37 villages électrifiés sur 1 740 : les chiffres "noirs" et "accablants" du projet AEE Power révélés par la RV
Le Cercle des cadres de la République des Valeurs (RV) est monté au créneau dans l’affaire ASER–AEE Power EPC, dénonçant un « scandale d’État » autour du décaissement de 56 millions d’euros, soit environ 37 milliards de FCFA, destinés à l’électrification rurale au Sénégal.
Dans un communiqué virulent publié à quelques semaines du deuxième anniversaire du virement effectué le 11 juin 2024, le mouvement affirme que seulement 37 villages auraient été électrifiés sur les 1 740 prévus dans le contrat signé entre l’ASER et la société espagnole AEE Power EPC. Le 11 juin 2026 marquera exactement deux ans depuis ce virement effectué au profit de la société espagnole. Or, selon les cadres de RV, l'avancement reste dérisoire malgré l’importance des fonds engagés.
Le Cercle des cadres de la République des Valeurs rappelle que le contrat incriminé avait été signé le 23 février 2024 entre l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) et AEE Power EPC. Son montant global s’élève à 91,8 milliards de FCFA, soit environ 140 millions d’euros, pour une durée d’exécution de 36 mois.
D’après le communiqué, l’autorisation de décaisser une avance de démarrage de 40 % avait été accordée le 22 mars 2024 par le directeur général sortant de l’ASER sous le régime de l’ancien président Macky Sall. Mais le RV souligne que le transfert effectif des 56 millions d’euros vers un compte de l’entreprise à la Banque Santander est intervenu le 11 juin 2024, sous les nouvelles autorités.
Le Cercle des cadres de RV insiste sur ce qu’il considère comme des chiffres révélateurs d’un grave dysfonctionnement. Il relève que sur les 1 740 villages prévus, seuls 37 auraient effectivement été électrifiés à la mi-2026, soit un taux d’exécution inférieur à 2 %, alors que 40 % du financement a déjà été consommé. Le mouvement souligne que le coût réel reviendrait ainsi à plus d’un milliard de FCFA par village électrifié.
Dans son texte, RV rejette l’idée d’un simple retard administratif ou technique. « Ce n’est pas un retard. Ce n’est pas une difficulté conjoncturelle. C’est une anomalie d’une gravité exceptionnelle », écrivent les auteurs du communiqué.
Le mouvement s’en prend également au Premier ministre Ousmane Sonko, rappelant qu’en octobre 2024, lors d’un meeting au Dakar Arena de Diamniadio, il avait publiquement affirmé qu’« il n’y a aucun scandale dans l’affaire ASER », tout en présentant le directeur général de l’agence comme « un modèle de rigueur et de transparence ».
Selon la République des Valeurs, cette sortie politique intervenait pourtant dans un contexte déjà marqué par de nombreuses alertes. Le communiqué affirme que la Banque Santander avait suspendu les décaissements depuis plusieurs semaines faute de justificatifs sur l’utilisation des fonds. Il évoque également une décision de l’ARCOP ordonnant la suspension du marché.
Le texte accuse alors le gouvernement d’avoir privilégié la communication politique au détriment de la transparence. RV estime que les populations rurales de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis ou Tambacounda continuent de vivre sans électricité pendant que « des milliards s’évaporent dans l’opacité ».
Le communiqué revient aussi sur la conférence de presse du directeur général de l’ASER tenue le 1er avril 2026. Ce dernier y aurait reconnu que « toute la procédure n’a pas été respectée lors de ce décaissement » avant d’annoncer une plainte contre son prédécesseur Baba Diallo, sur la base d’un audit.
Pour la République des Valeurs, cet aveu tardif intervient après « deux ans de déni » durant lesquels les critiques de l’opposition étaient rejetées. Le mouvement souligne surtout que si l’autorisation du paiement avait été donnée sous l’ancien régime, le décaissement effectif des fonds s’est produit sous les nouvelles autorités. RV reproche ainsi au nouveau pouvoir d’avoir laissé partir les 56 millions d’euros sans exiger, selon ses termes, « un plan de déboursement, une justification d’utilisation ou un calendrier crédible de livraison ».
Le communiqué affirme par ailleurs que lorsque l’ASER aurait interrogé directement AEE Power Espagne sur l’utilisation des fonds, l’entreprise a répondu que « la gestion de sa trésorerie ne concernait en rien l’agence ».
Autre élément mis en avant : l’ouverture d’une procédure judiciaire en Espagne. D’après RV, une enquête intitulée « Diligencias Previas 140/2026 » a été ouverte le 24 février 2026 à Madrid contre AEE Power EPC. Selon RV, les juridictions espagnoles avaient demandé à l’entreprise ainsi qu’à la Banque Santander de justifier l’utilisation des fonds dans un délai de dix jours.
Le mouvement estime que « la justice espagnole a fait en quelques semaines ce que l’État sénégalais n’a pas voulu faire en deux ans », en posant la question : « Où est l’argent ? ».
Dans le même temps, le Cercle des cadres de RV critique les députés de la majorité Pastef, qu’il accuse d’avoir bloqué la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur le dossier.
La République des Valeurs affirme également que la situation sur le terrain reste floue. Le mouvement souligne qu’aucune liste exhaustive et vérifiable des villages électrifiés n’a été publiée jusqu’ici. Selon lui, dix-huit mois après le décaissement, le taux d’exécution aurait dû atteindre au moins 40 %, soit environ 600 villages raccordés.
Au-delà du dossier financier, RV considère cette affaire comme « un révélateur » des pratiques de gouvernance. Le communiqué dénonce notamment l’octroi d’une garantie souveraine de l’État à une entreprise étrangère sans mécanisme sérieux de contrôle et de suivi. Le mouvement estime aussi que le changement de régime n’a pas entraîné la rupture promise en matière de gouvernance publique. « On nous avait promis la rupture. On a eu la continuité », écrit-il.
Dans ses conclusions, la République des Valeurs formule plusieurs exigences avant le 11 juin 2026 : la publication immédiate de la liste complète des villages électrifiés avec leurs coordonnées géographiques et les dates de mise en service ; l’activation des garanties SONAC en cas de défaillance avérée d’AEE Power EPC ; la création d’une commission d’enquête parlementaire indépendante ; des explications publiques du Premier ministre Ousmane Sonko sur ses déclarations passées ; et des sanctions politiques contre les responsables impliqués dans la gestion du dossier.
« Le Président de la République doit tirer toutes les conséquences qui s’imposent face aux déclarations mensongères de son Premier ministre concernant l’absence supposée de scandale, les prétendus problèmes de douanes et enfin la reconnaissance du blocage du projet depuis deux ans. Il doit également tirer toutes les conséquences face aux agissements du Directeur général de l’ASER, dont la campagne de communication et les mises en service folkloriques ont longtemps servi à masquer la réalité », a déclaré RV.
Le communiqué se termine enfin par une interpellation directe adressée aux autorités : « Montrez-nous trente-sept milliards de francs CFA d’électricité sur une carte du Sénégal ».
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