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Iba Der Thiam, Une vie de combats [PAR Pr Omar GUEYE]

Auteur: Pr Omar GUEYE

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Iba Der Thiam, Une vie de combats [Pr Omar GUEYE]

« Professeur », le titre auquel il tenait ou « Super Der », comme aimait l’appeler les caricaturistes des journaux dans les années 1980, Iba Der Thiam (1937-2020) ne laissait personne indifférent aussi bien dans son parcours académique que ses combats pour un meilleur Sénégal. Il incarnait une forme de savoir encyclopédique, un verbe facile et un engagement sincère, ce qui lui valut autant d’éloges que d’écueils dans un parcours mouvementé propre aux hommes d’action et de caractère qui transigent rarement dans leurs prises de position. Iba Der Thiam marchait sans masque, entier. Jusqu’à son dernier souffle, il se consacra à ses passions, ses combats pour l’Histoire africaine, l’Éducation nationale, le syndicalisme, la politique et la religion, pour ne citer que certains domaines dans lesquels il était connu du grand public. Ce texte est un témoignage au nom de toute une génération d’écoliers, de lycéens et d’étudiants sénégalais des années 1970 à 2020 qui l’ont connu comme auteur de leurs manuels d’Histoire et d’Instruction civique, ministre de l’Éducation nationale, ministre de l’Enseignement supérieur et professeur à l’Université Cheikh Anta Diop, plutôt connu du grand public comme un acteur de la vie syndicale et politique. C’est donc une part de vérité sur le scientifique et le personnage public très complexe rompu aux débats et controverses de son temps.

Du mythe en construction

Le nom d’Iba Der Thiam était familier aux jeunes écoliers à côté de ceux des figures historiques des manuels d’Histoire et d’Instruction civique dont il était l’auteur ou co-auteur avec Nadiour Ndiaye. La plupart des maîtres issus des mouvements étudiants des années 1960, qui nous narraient les luttes syndicales et politiques de leur jeunesse, parlaient de lui comme une des « têtes dures » qui avaient souvent osé défier le régime dit néocolonial du président Senghor. Ainsi, le bouillant Iba Der avait tour à tour séjourné en prison avec ses compagnons d’infortune, dirigé l’ancienne École normale supérieure-ENS (actuelle Faculté des sciences et technique de l’éducation et de la formation-FASTEF (1975-1983), puis copté dans le gouvernement du Sénégal comme technocrate en tant que ministre de l’Éducation nationale et tout-puissant plénipotentiaire qui avait en charge l’Enseignement supérieur (1983-1988). Pour les élèves et étudiants des années 1970 et 1980, son nom était déjà familier parmi les acteurs majeurs de la lutte syndicale et témoin des turbulences juvéniles de la jeune République du Sénégal, notamment dans ses crises les plus marquantes en 1968 et en 1988.

En effet, il était impliqué lors de la crise de Mai-Juin 1968 qui était l’une des grandes heures de son militantisme syndical durant lequel il était arrêté avec les leaders de l’Union nationale des travailleurs du Sénégal-UNTS à la Bourse du travail à la suite des émeutes urbaines du 31 mai. La plupart des leaders furent déportés à Dodji puis libérés le 9 juin 1968, tandis que certains de leurs camarades étaient maintenus en détention : Iba Der Thiam, déporté à Ololdou, près de Bakel ; Séga Seck Fall à Dabo ; Dr Amath Bâ à Sindian ; et Abdoul Maham Bâ à Tanaf. À la fin de la grève des travailleurs, il s’impliqua dans la résolution de celle des étudiants et élèves comme facilitateur au sein de la délégation de syndicalistes et de parents d’élèves qui avaient participé aux négociations qui avaient donné les accords de fin de grève le 14 septembre 1968, (voir photo). 

Comme lors de la crise en 1968, il était impliqué au premier plan dans la grève générale de février 1988 à l’Université de Dakar, devenue Université Cheikh Anta Diop en 1987, à laquelle avaient participé les élèves des lycées et collèges dans tout le Sénégal. Cette grève, qui avait abouti à une année blanche pour la majorité des étudiants de l’université et la plupart des écoles publiques, fut une des périodes les plus troubles de la vie politique et syndicale au Sénégal. Ironie du sort, il se trouvait dans les rangs du gouvernement face aux grévistes, cette fois-ci dans le camp des « oppresseurs » dont il avait été victime, contrairement à la grève de Mai 1968.

Ainsi se déroulait une carrière multiforme illustrant la complexité du personnage qui se retrouvait sur plusieurs terrains à la fois, ce qui rendait son action plurielle et transversale, ajoutant de la densité à son itinéraire souvent méconnu ou incompris, partiellement ou partialement apprécié. Le personnage pouvait passer d’un extrême à l’autre, assumant toujours ses positions : il était entier. On pouvait être avec lui ou contre lui, mais on lui reconnaissait toujours un engagement pour les causes auxquelles il croyait et envers les personnes qu’il défendait. Tel était le personnage qui rêvait d’Histoire, qui parlait d’Histoire et qui va rester dans l’Histoire par sa production littéraire, son action politique et aussi…ses polémiques. 

Promoteur de l’École nouvelle

L’Éducation nationale lui doit la célébration de la Journée du parrain (26 mars) qui consistait à célébrer dans chaque école celui/celle qui est le parrain/la marraine dont elle portait le nom. C’était une initiative patriotique qui consistait à baptiser/renommer des écoles et institutions aux noms africains et sénégalais, choisis selon les localités, symboliques aux plans historique, politique et religieux. Entre autres, le lycée Van Vollenhoven (ancien Gouverneur du Sénégal) de Dakar devenait Lycée Lamine Gueye ((ancien Président de l’Assemblée nationale du Sénégal)), le lycée Faidherbe (ancien Gouverneur du Sénégal) de Saint-Louis portait désormais le nom de Cheikh Omar Foutiyou Tall (ancien marabout résistant du Sénégal), tandis que le lycée Gaston Berger de Kaolack fut baptisé au nom de Valdiodio Ndiaye (ancien ministre de l’Intérieur du Sénégal), il en fut ainsi presque partout dans le pays. L’Université de Dakar devint Université Cheikh Anta Diop à la mort de ce dernier en 1986. Pour un pays, voire un monde en quête de repères, il avait montré l’exemple avec ce parrainage dont une journée dédiée avait été intégrée dans le calendrier scolaire.

Cependant, moins folklorique fut la réalité de l’école sénégalaise sous le ministère d’Iba Der Thiam, marquée par les années d’ajustement structurel des années 1980. Le Sénégal, à l’instar de la plupart des pays africains, était sous l’emprise des politiques inspirées des institutions de Breton Woods, le FMI et la Banque mondiale qui leur imposaient des restrictions budgétaires et des mesures d’austérité. Dans un contexte de crise économique, ces mesures concernaient les secteurs dits non-productifs, notamment la Santé et l’Éducation, considérés comme budgétivores. Pour l’École sénégalaise, ces nouvelles politiques se traduisaient donc par des mesures drastiques telles que la suppression des internats dans les écoles, l’introduction des classes à double-flux et toute une série de mesures prises dans le cadre du concept de l’École nouvelle aussi appelée École poubelle par ses détracteurs. Au même moment, les enseignants avaient mis sur la table, pour leur application, les conclusions des États-généraux de l’éducation de 1981.

Le passage d’Iba Der au ministère de l’Éducation nationale fut un moment de turbulence avec ses camarades syndicalistes, enseignants en particulier, avec qui il avait partagé des épreuves de lutte politique et corporatiste. Les contradictions étaient devenues plus aiguës du fait que le mouvement syndical était infiltré par des courants politiques et, donc, reflétait les luttes d’influence de toutes sortes, les querelles idéologiques et les rivalités de personnes. Depuis lors, l’École déjà soumise aux aléas économiques et terrassée par des mesures restreignant qui ruinaient la bonne réputation de formation d’élite, n’échappa pas aux soubresauts politiques. Elle était devenue un terrain d’affrontement des tendances politiques au sein des syndicats qui se disputaient son contrôle. Malgré ces turbulences, Super-Der était au cœur de mutations qui cherchaient à démocratiser le système éducatif et qui avaient octroyé aux enseignants des avantages sociaux dont beaucoup perdurent encore.

Militant politico-syndicaliste

À l’instar de leurs camarades syndicalistes, les enseignants menaient la résistance au parti unique, l’UPS-PS, du président Senghor qui dominait la vie politique des années 1960 et 1970, mais peinait à domestiquer le mouvement syndical. Cet antagonisme dura jusqu’à l’arrivée au pouvoir du président Abdou Diouf, au début des années 1980, correspondant à l’ouverture au multipartisme intégral qui laissait éclater les courants de pensée et aussi les rivalités de tendances et de personnes. C’est ainsi que le SUDES, créé en 1976, héritier du militantisme enseignant et plutôt orienté à gauche, prolongeait la tradition d’un « syndicalisme d’opposition » selon l’étiquette des différents régimes. Ce puissant syndicat unitaire, réunissant les enseignants de la maternelle à l’université, connut de grandes mobilisations avant de connaitre la division. Iba Der Thiam, qui a traversé les courants syndicaux enseignants les plus représentatifs fut impliqué dans cette dynamique. Ancien Secrétaire Général du Syndicat Unique de l’Enseignement Laïc (SUEL) et du Syndicat des Enseignants du Sénégal (SES), membre du Bureau de l’Union Nationale des Travailleurs du Sénégal (UNTS), ancien militant du PAI et du PRA/Sénégal, il avait fait face au régime de l’UPS-PS et à Senghor aux côtés des « têtus » comme ses camarades Abdoulaye Thiaw, Babacar Sané, Mbaba Guissé, Séga Seck Fall, Bakhao Seck, Demba Sall Niang et Ousmane Diallo ; ils furent l’objet de mesures disciplinaires répétées entre affectations lointaines et peines d’emprisonnement. Au-delà du technocrate, il était resté un acteur engagé, en tant que syndicaliste-ministre ou ministre-syndicaliste. L’adversité et les querelles inhérentes à la vie militante de son époque fut ainsi une partie intégrante de sa vie et de sa personnalité.

Iba Der Thiam menait conjointement une action syndicale et un militantisme politique qui se confondaient parfois dans un front unique. Il était membre du PAI jusqu’aux années 1965, aux côtés de militants et militantes comme Salif Diop de Kaolack, Thioumbé Samb, la responsable des femmes Part africain de l’indépendance-PAI de Fann-Gueule Tapée, ainsi qu’Angélique Gaye. Son itinéraire politique fut aussi celui du Parti du rassemblement africain-PRA/Sénégal qui intégra l’Union Progressiste Sénégalais-UPS dans le cadre d’une fusion en 1966. Il fut plus tard le promoteur de L’appel des 1500 en 1981 et du GRESEN (Groupe d’Études et de Réflexion sur un Sénégal Nouveau) proche du pouvoir du Parti Socialiste-PS. Il prolongea son engagement par la création d’un parti politique, la Convention des Démocrates et des Patriotes-CDP/GARAP GUI et participa aux élections présidentielles et législatives de 1993 à 2000, avant de fusionner avec le Parti démocratique sénégalais-PDS au pouvoir. Il collabora avec les différents régimes et eut des responsabilités nationales, comme ministre puis « député du peuple », comme il aimait à se distinguer. Avec le « Groupe de Rufisque », Falaye Diop, Souleymane Loum et Mamadou Mbodj, les camarades du SUEL et du SES, ainsi que les déportés de 1968, Amath Bâ et Sega Seck Fall, il constituait un noyau dur du syndicalisme militant. Il n’eut pas pour autant le succès escompté avec son parti politique la CDP/GARAP GI qui allait se fondre au parti au pouvoir dans une logique de coalition.

Un Universitaire fondamental

Le professeur a mené une brillante carrière universitaire parallèlement à sa turbulente vie syndicale et politique. Sans doute, c’est le domaine où il fait l’unanimité. Agrégé de l’Université et Docteur d’État en Histoire, il tenait au titre de Professeur qu’il méritait. De moniteur à professeur des universités, agrégé d’Histoire, il a gravi tous les échelons de l’Éducation nationale à travers un itinéraire parsemé d’épreuves dont des examens passés en prison (Licence d’Histoire en 1971). En plus des enseignements dispensés à plusieurs générations, il a encadré de nombreux travaux de thèses d’Histoire et de mémoires à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il fut également un éminent « diplomate universitaire » en tant que membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO au compte de laquelle il mena de multiples études et missions. Parallèlement à ces fonctions, il cumulait des postes honorifiques et des distinctions scientifiques. Sa bibliographie est tout aussi fournie que sa riche biographie. La vie universitaire était à la fois un moment de rencontre entre d’anciens écoliers et l’auteur de leur ancien manuel d’Histoire, une occasion de socialisation et de proximité. Mais malgré sa notoriété, il a toujours été d’une grande disponibilité et d’une extrême courtoisie vis-à-vis de ses anciens étudiants ou élèves qui, par respect, l’appelaient toujours par lequel le même nom : Professeur. 

La qualité d’Iba Der Thiam fut en même temps son défaut, peut-être : son courage et son excès d’engagement. Il défendait ses idées et défendait aussi ceux/celles qu’il soutenait, en tout. Jusqu’au bout il était resté fidèle à son tempérament qu’il mit au service de son dernier gros projet qu’il entama au crépuscule de sa vie, l’écriture de l’Histoire générale du Sénégal. Il y aurait consacré toute sa vie et son énergie, cela ne lui aurait pas suffi. Il a donc ouvert la voie et montré le chemin, après avoir accompli sa part de mission, pour l’honneur de son pays à qui il était dévoué jusqu’à son dernier souffle, le Sénégal. Ce n’est que justice si une institution universitaire porte son nom, lui qui avait auparavant rebaptisé les écoles sénégalaises au profit de personnalités représentatives de la Nation dans toutes ses composantes, historiques, politiques et religieuses. L’Université Iba Der Thiam-UIDT, inaugurée en 2023, est donc un ultime hommage, de façon symbolique dans la ville de Thiès, carrefour africain et témoin de tant d’événements historiques, à laquelle il a consacré plusieurs travaux et publications. À l’instar de sa vie bien remplie, son œuvre ainsi immortalisée rend compte du sens de sa vie entière de passion pour l’humain dédiée à des combats multiples, à l’Histoire, à l’Afrique et aux Africains. Cet éminent Africain mérite respect !

Auteur: Pr Omar GUEYE
Publié le: Jeudi 26 Février 2026

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