L’État en pointillé : L’urgence du pays face au temps du Palais (Papa Ibrahima Diassé)
Le temps en politique possède sa propre physique, mais au Sénégal, il vient de s’engourdir dans une inquiétante stase. Depuis une dizaine de jours, la République retient son souffle, suspendue à des arbitrages invisibles. Après le limogeage d’Ousmane Sonko et la nomination, quelques jours plus tard, de son successeur Ahmadou Al Amine Lô, à la Primature, le pays offre le spectacle déroutant d’un pouvoir acéphale au niveau sectoriel. Si la permanence de l’État est techniquement assurée par le dévouement des secrétaires généraux et des directeurs d’administration, la réalité est sans fard : le Sénégal est en léthargie. L'administration gère le quotidien ; elle n'impulse plus. Les affaires courantes sont expédiées, mais la vision politique, elle, est aux arrêts.
Cette vacance prolongée interroge d’autant plus qu’elle ne saurait s’essuyer sur le vernis de l’inexpérience. Le président Bassirou Diomaye Faye n’est plus l’exécutant novice des premiers jours d’avril 2024. Fort d'un passif gouvernemental de deux ans à la tête de l’État, le chef de l'exécutif maîtrise désormais les rouages de la haute administration et les profils qui la composent. Un président de la République ne découvre pas ses cadres le jour d'un remaniement. Au fil des audiences, des dossiers transversaux et des sommets internationaux, il coche des noms, évalue des fidélités, soupèse des compétences.
Tous les ingrédients d'une architecture gouvernementale de haut niveau sont donc réunis sur sa table :
* La reconduction d'anciens ministres ayant fait la preuve de leur efficacité ;
* La promotion de figures politiques légitimes issues de la coalition majoritaire ;
* Le recours à des technocrates de l'ombre, apolitiques et rigoureux, qui font la résilience de notre fonction publique.
Dès lors, pourquoi cette attente devenue déraisonnable ? Pourquoi ce subtil mais paralysant jeu du « se faire désirer » alors que les urgences nationales grondent aux portes de la République ? Le Sénégal n'a pas le luxe du temps suspendu.
L’hivernage approche à grands pas, charriant avec lui le spectre récurrent des inondations et les impératifs du monde rural. Les chantiers des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ), vitrine internationale de notre souveraineté sportive, attendent des arbitrages ministériels fermes. Nos ambitions pour le Mondial de football, ainsi que des dizaines de dossiers socio-économiques brûlants, sont aujourd’hui mis en suspens sur l’autel de sombres ajustements politiques et de calculs de chapelles.
Ce contraste dans la temporalité institutionnelle confine au paradoxe, pour ne pas dire à l’ironie. Il n'aura fallu qu'un éclair de temps à l’Assemblée nationale pour réhabiliter Ousmane Sonko dans ses fonctions de député et le propulser au perchoir. Quand la politique pure et la distribution des rôles de pouvoir l'exigent, la machine d'État sait faire preuve d’une célérité chirurgicale. Mais lorsqu'il s'agit de mettre en place l'équipe de combat chargée de répondre aux angoisses des Sénégalais, la cadence s'alentit, le pas traîne.
La vitalité d’une démocratie ne se mesure pas uniquement à la régularité de ses scrutins ou à la verve de ses débats. Elle se jauge, au premier chef, à la marche ininterrompue de ses institutions et à leur absolue fiabilité. Un pays de l’envergure du Sénégal ne peut pas se payer le luxe d'un pilotage automatique à l'aube de défis systémiques majeurs. En politique, le vide est une faute ; la lenteur, un renoncement.
L'heure n’est plus aux tractations feutrées de salon, elle est à l'action. Elle est grave.
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