POUR UNE REFONDATION INSTITUTIONNELLE ET UNE CLARIFICATION DÉMOCRATIQUE [Par Abdou Fall]
DEUXIÈME LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
[Par Abdou Fall]
Ancien ministre d’État
Monsieur le Président de la République,
Le Sénégal traverse aujourd’hui l’une des séquences politiques et institutionnelles les plus sensibles de son histoire contemporaine.
La rupture désormais ouverte au sommet de l’État, les tensions apparues au sein de la majorité issue de l’élection de 2024, ainsi que les incertitudes qui en découlent quant à la stabilité de l’action publique, placent notre pays devant un moment de vérité politique dont nul ne peut sous-estimer la gravité.
Mais les grandes crises ont cette particularité .
Elles charrient à la fois des risques et des opportunités.
Elles portent des risques de paralysie, de confrontation et d’affaiblissement des institutions ; mais elles offrent également des opportunités historiques de refondation durable des règles du fonctionnement politique national.
Monsieur le Président,
L’une des principales erreurs commises depuis l’alternance de 2024 aura été d’avoir abordé l’exercice du pouvoir sans avoir, au préalable, traité la question fondamentale de la transition institutionnelle qu’imposait pourtant le caractère inédit de votre accession à la magistrature suprême.
La nouvelle configuration politique née de votre élection portait dès l’origine des équilibres fragiles, des ambiguïtés institutionnelles et des dualités de légitimité qui exigeaient, avant toute chose, un travail méthodique de clarification des responsabilités, des rapports de pouvoir et du fonctionnement des institutions.
Ce rendez-vous fondateur n’a malheureusement pas eu lieu.
Vous vous êtes ainsi engagé dans l’exercice du pouvoir sans que ne soient préalablement définis les nouveaux équilibres nécessaires à la stabilité de l’État dans un contexte politique profondément inédit.
Or, l’État du Sénégal ne se gouverne ni dans l’improvisation , ni dans les seuls rapports personnels.
Héritier d’une longue tradition institutionnelle forgée à travers plusieurs siècles d’histoire administrative et politique, notre État repose sur des règles, des procédures, des hiérarchies et des équilibres qui transcendent les individus.
Le pouvoir fonctionne certes avec des hommes ; mais il fonctionne d’abord à travers des institutions, des symboles, des règles et des usages, écrits comme non écrits.
C’est précisément l’affaiblissement progressif de ces règles et de ces usages républicains qui a marqué le fonctionnement du premier gouvernement issu de l’alternance de 2024, contribuant ainsi à provoquer de nombreux déséquilibres et dysfonctionnements dans la marche de la Nation, avec des conséquences lourdes sur le bilan économique, social et diplomatique pour le pays.
Tous les dérèglements et manquements observés dans les discours, les comportements et les méthodes de gouvernance ont certes justifié votre décision d’ouvrir une nouvelle page dans la conduite des affaires publiques.
Mais la crise engendrée révèle également que notre architecture institutionnelle mérite désormais d’être adaptée aux réalités politiques nouvelles de notre époque.
Monsieur le Président,
La situation actuelle appelle désormais des décisions majeures, à la hauteur des enjeux historiques du moment.
Le divorce politique intervenu au sommet de l’exécutif a créé une nouvelle réalité institutionnelle qui rend extrêmement difficile la conduite sereine et cohérente de l’action gouvernementale dans les conditions politiques actuelles.
D’autant plus qu’en posant d’ores et déjà sa candidature à l’élection présidentielle de 2029 lors du congrès de son parti, avec en ligne de mire les élections territoriales de 2027, votre ancien Premier ministre, actuel président de l’Assemblée nationale, a clairement fait le choix d’engager une stratégie de conquête totale et définitive du pouvoir politique.
Dans un tel contexte, vouloir simplement poursuivre le fonctionnement ordinaire des institutions sans traiter les causes profondes de la crise reviendrait à prolonger les blocages, à accroître les tensions et à exposer davantage encore le pays à l’instabilité.
C’est pourquoi nous estimons qu’il devient désormais nécessaire d’ouvrir une nouvelle étape politique.
Cette étape devrait s’articuler autour de deux décisions majeures.
La première consisterait à poursuivre, dans un esprit renouvelé, le processus national de concertation que vous avez initié.
Il y a désormais lieu de travailler à la construction de consensus solides autour des réformes institutionnelles arrivées aujourd’hui à maturité dans le débat public sénégalais.
Depuis plusieurs années, une conviction s’est progressivement imposée dans une large partie de l’opinion nationale .
Le Sénégal doit sortir d’un modèle de gouvernance excessivement vertical pour évoluer vers une République plus équilibrée, fondée sur des institutions fortes plutôt que sur des hommes forts.
Cette refondation pourrait notamment porter sur la modernisation et l’approfondissement de notre démocratie représentative afin de la rendre plus participative, plus inclusive et davantage territorialisée, avec notamment la mise en place de mécanismes permanents de concertation, de dialogue citoyen et de consultation institutionnalisée.
Elle devrait également ouvrir le chantier devenu incontournable de la réforme du système électoral et du mode de scrutin.
L’expérience politique récente a en effet mis en évidence les limites d’un système électoral pouvant produire des majorités parlementaires ne reflétant pas toujours fidèlement les rapports de force réels dans le pays.
Il peut en découler des déséquilibres institutionnels, des logiques de domination excessives et des dérives politiques dont les manifestations actuelles au sein de notre Assemblée nationale offrent une illustration préoccupante.
Une évolution du mode de scrutin, pensée dans le respect du pluralisme démocratique et dans le souci d’une représentation plus fidèle des équilibres politiques réels du pays, pourrait favoriser l’émergence de grands pôles politiques structurés, capables de construire des alliances programmatiques solides autour de plateformes de gouvernement négociées et assumées devant les citoyens.
Une telle réforme contribuerait à faire entrer notre pays dans une nouvelle étape de maturité démocratique, fondée sur des majorités stables, cohérentes et politiquement lisibles.
La seconde décision, Monsieur le Président de la République, devrait être l’organisation d’élections législatives anticipées de clarification, une fois établi ce socle minimal de réformes consensuelles.
Ces élections auraient le mérite de redonner la parole au peuple sénégalais dans un contexte politique clarifié, apaisé et réorganisé autour de règles du jeu institutionnel mieux adaptées aux exigences démocratiques contemporaines.
Elles permettraient surtout de reconstruire une majorité cohérente et stable autour d’une orientation politique clairement assumée devant la Nation.
Monsieur le Président de la République,
L’Histoire offre parfois aux dirigeants des moments rares où les crises peuvent devenir des points de bascule vers des transformations positives et durables.
Le Sénégal se trouve aujourd’hui à ce carrefour.
Vous avez la responsabilité historique de faire de cette crise non pas le début d’un affaiblissement durable de l’État, mais le point de départ d’une grande refondation démocratique et institutionnelle.
Le pays attend aujourd’hui moins des affrontements de personnes que des actes de hauteur, de lucidité et d’audace politique.
Il attend surtout qu’au-delà des rivalités et des ruptures du moment, puissent être posées les bases d’un nouvel équilibre institutionnel capable de garantir durablement la stabilité de l’État, le renforcement de la démocratie et de la cohésion nationale.
C’est dans cet esprit républicain que cet appel vous est adressé.
Par Abdou Fall
Ancien ministre d’État
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