« SIMOL » : ETHNOGRAPHIE D'UNE VIOLENCE URBAINE CODIFIÉE À DAKAR (Par SOSSOLI)
Le Simol représente une forme de violence juvénile organisée et collective qui émerge principalement lors des compétitions sportives populaires sénégalaises qu'est le lamb (lutte traditionnelle avec frappe). Ce phénomène, observé avec acuité dans la banlieue de Dakar, se caractérise par des agressions coordonnées perpétrées par des groupes d'adolescents et de jeunes qui investissent les espaces publics avant et après les événements sportifs. L'étude ethnographique menée par l'association SOSSOLI propose une immersion dans cet univers complexe où se mêlent précarité économique, quête identitaire et codification culturelle de la violence, afin de comprendre pourquoi les réponses institutionnelles et communautaires peinent à endiguer ce fléau.
Sur le plan méthodologique, cette recherche qualitative s'est appuiée sur une démarche comprehensive mobilisant entretiens semi-directifs avec quarante-quatre acteurs (auteurs de Simol, supporters, lutteurs, victimes, communicateurs traditionnels, acteurs institutionnels et communautaires), observation participante lors de manifestations sportives, cartographie participative des zones à risque, analyse des dynamiques numériques sur les réseaux sociaux, et ateliers collaboratifs avec des adolescents et jeunes. Cette approche permet d'appréhender le Simol non comme une simple délinquance, mais comme un fait social total révélateur des tensions identitaires, économiques et culturelles qui traversent la jeunesse sénégalaise contemporaine.
Le Simol s'enracine avant tout dans une marginalisation structurelle profonde de la jeunesse dakaroise. Les données de l'Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie révèlent une explosion du chômage des jeunes, passé de 10,1% en 2011 à 22,9% en 2022, avec des disparités marquées entre sexes (32% chez les femmes, 10% chez les hommes). Cette précarité économique s'accompagne d'un décrochage scolaire massif, alimenté par la pauvreté des ménages, les redoublements répétés et les conflits avec l'institution scolaire. Les auteurs de Simol proviennent majoritairement de familles à faibles revenus, pour qui la violence collective devient un triple mécanisme de survie : source de revenus par le vol et le racket, instrument de reconnaissance sociale inaccessible par les voies légitimes, et moyen de construction identitaire dans un contexte d'exclusion. Comme le confie l'un d'eux dans l'étude, « le Simol, c'est mon seul moyen de subsistance », révélant la dimension existentielle et pragmatique de cette pratique loin d'être seulement impulsive.

Cependant, réduire le Simol à ses déterminants socio-économiques serait incomplet. Le phénomène s'inscrit dans une légitimation symbolique et culturelle complexe, alimentée par l'industrie du divertissement et les transformations des pratiques traditionnelles. Historiquement, le bakou, danse rituelle des lutteurs, constituait un espace d'affirmation de valeurs de courage, discipline et bravoure. Aujourd'hui, ce rituel a cédé la place à des performances collectives médiatisées où les jeunes cherchent la notoriété par des gestes de plus en plus provocateurs et agressifs. Les médias et animateurs jouent un rôle ambivalent en valorisant fréquemment les auteurs de Simol et leur langage codé, contribuant à banaliser la violence dans l'espace public. Des refrains comme « Goulou goulou goulou », « Di mboli mboli » ou « Day daw amoul arret » circulent sur les réseaux sociaux, transformant l'agression en spectacle et la brutalité en vecteur de virilité.
Cette dimension culturelle trouve son accomplissement dans le sociolecte spécifique du Simol, langage crypté combinant langues locales, français et anglais qui fonctionne à la fois comme marqueur d'appartenance et outil opérationnel. Ce code permet de désigner des pratiques criminelles précises, hiérarchiser les rôles au sein des groupes, et communiquer des stratégies sans être compris des forces de l'ordre et du grand public. Ainsi, « Mbap rek wosa reus » organise le vol en chaîne en définissant les rôles d'auteur et de receleur ; « Boy bi diam la mbapo wala mbeutheu » signale la présence d'armes et la dangerosité de la situation ; « Ndandité youy diap karaw, do frisé, coup carré » distingue les biens selon leur valeur et valorise l'ingéniosité stratégique ; tandis que « Soumala djapé damalay blak jippo », « Fay la aller-retour » ou « Rakhas len talibi » codifient la rapidité, la récurrence et l'intensité des actions. Ce langage témoigne d'une rationalité structurée où la violence n'est ni anarchique ni impulsive, mais planifiée, codifiée et sanctionnée au sein du groupe.
Face à ce phénomène, les communautés locales développent des réponses hybrides oscillant entre médiation pacifique et autodéfense violente. Certaines initiatives privilégient la sensibilisation, les forums de dialogue et la création d'associations sportives pour intégrer les ado/jeunes et leur transmettre des valeurs citoyennes. D'autres, confrontées à l'inefficacité des forces de l'ordre, organisent des groupes d'autodéfense armés pratiquant le « gatsa-gatsa » (œil pour œil, dent pour dent). Ces groupes d'autodéfense communautaires patrouillent dans les quartiers, utilisant bâtons et armes blanches pour dissuader les agresseurs. Si ils parviennent parfois à protéger leur zone, ils engendrent des risques majeurs de vindicte populaire, de torture et de mort extra-judiciaire, pouvant dégénérer en violence généralisée de tous contre tous, explicitement condamnée par le code pénal sénégalais.

L'État, de son côté, déploie une approche multifactorielle combinant répression, réglementation et concertation, mais aux résultats mitigés. Les autorités étatiques ont proclamé une politique de tolérance zéro, traduite par des interpellations ciblées et des sanctions pénales exemplaires, comme le mandat de dépôt du lutteur Abdou Lô Sène. Sur le plan réglementaire, des suspensions temporaires de compétitions sont parfois prises, tandis que la Police nationale a un moment suspendu sa couverture des combats de lutte après des incidents graves en février 2025. Des mesures de sécurisation des itinéraires, points de contrôle stratégiques et limitation des jauges ont été instaurées. Pourtant, ces sanctions restent souvent levées rapidement après négociations, limitant leur effet dissuasif, et surtout, elles ne s'attaquent pas aux causes structurelles du phénomène.
L'analyse révèle huit enseignements majeurs. Premièrement, le Simol dépasse les seuls facteurs matériels pour s'enraciner dans des mécanismes symboliques de reconnaissance sociale. Deuxièmement, il constitue une violence codifiée et organisée, révélant une rationalité interne structurée. Troisièmement, les rituels, chants et danses servent de vecteurs de transmission de ces codes violents. Quatrièmement, les traditions comme le bakou sont détournées en spectacles médiatisés où la provocation prime sur les valeurs historiques. Cinquièmement, la violence devient outil de distinction sociale et de légitimation au sein du groupe. Sixièmement, les médias et réseaux sociaux amplifient considérablement le phénomène par la viralité des contenus. Septièmement, une évolution récente préoccupante apparaît avec les « remates », forme de violence imprévisible et généralisée qui instaure un climat de terreur permanente dans les quartiers. Huitièmement, la compréhension du Simol exige un apprentissage méthodique de son vocabulaire et de ses codes, invisible pour l'observateur extérieur.

Pour lutter durablement contre ce phénomène, l'étude propose une stratégie intégrée articulée autour de sept axes. Il s'agit de renforcer le renseignement humain et la collaboration entre forces de sécurité et communautés ; privilégier des sanctions éducatives et civiques plutôt que l'incarcération systématique des jeunes fragiles ; s'attaquer aux facteurs criminogènes comme la drogue tout en développant des politiques de logement social, d'éducation et de formation professionnelle ; responsabiliser les acteurs du monde de la lutte en régulant les propos violents et en promouvant le fair-play ; encadrer les contenus culturels et soutenir les artistes porteurs de messages de paix ; réhabiliter les pratiques traditionnelles comme le bakou en leur restituant leur valeur symbolique positive ; enfin, responsabiliser les médias, animateurs et présidents de fan-clubs en conditionnant les subventions publiques au respect de la promotion de la paix.
En définitive, le Simol constitue bien plus qu'une série d'affrontements isolés : il est le symptôme d'une crise sociale profonde, révélant les fractures économiques, éducatives et identitaires d'une jeunesse en quête de reconnaissance. La répression seule, ponctuelle et coercitive, s'avère insuffisante face à un phénomène enraciné dans les représentations culturelles et les logiques de survie. Seule une approche globale, contextualisée et participative, mobilisant État, collectivités locales, familles, acteurs médiatiques, culturels et sportifs, ainsi que les jeunes eux-mêmes, permettra de transformer ce phénomène inquiétant en opportunité de renforcement de la cohésion sociale et de reconstruction des liens entre la jeunesse et la société sénégalaise.
Contacts
Téléphone : +221784736451
E-mail : contact@sossoli.org
Site web : https://www.sossoli.org/
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