Qui choisit vraiment le Secrétaire général de l’ONU ?
À chaque cycle de désignation du Secrétaire général des Nations unies, une même impression domine : celle d’une compétition internationale où les meilleurs profils s’affrontent à armes égales, croyant en une élection démocratique par les voix de l’Assemblée de l’Organisation des Nations Unies. Pourtant, cette perception est largement trompeuse. En réalité, l’histoire de l’ONU montre que cette fonction stratégique échappe aux logiques classiques de mérite, de démocratie ou de popularité.
La récente agitation autour d’une éventuelle candidature de l’ancien Président du Sénégal, S.E.M. Macky Sall, en est une illustration. Très commentée au Sénégal et en Afrique, elle mérite d’être replacée dans le véritable cadre de sélection du poste : un processus profondément géostratégique et géopolitique, dominé par les équilibres entre grandes puissances du Conseil de Sécurité de l’ONU : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni.
Une élection… sous contrôle et induction des grandes puissances : officiellement, le Secrétaire général est nommé par l’Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais dans les faits, tout se joue au sein de cet organe, et plus précisément entre ses cinq membres permanents.
Leur pouvoir est déterminant : chacun dispose d’un droit de veto. Autrement dit, un seul de ces pays peut éliminer n’importe quel candidat, même largement soutenu par les autres Etats. Donc Le critère décisif est l’absence de veto, et non la supériorité du profil. Les blocages géopolitiques et géostratégiques produisent des candidats de compromis parfois inattendus et définissent le profil du généralement accepté par tous : le plus modéré, peu clivant et disposant d’une forte expérience internationale sans penchant politique démontrée.
De par les discours, comportements et cultures décisionnelles géostratégiques et géopolitiques respectives des grandes puissances du Conseil de Sécurité, on peut lire que les États-Unis ont historiquement exercé des vetos décisifs, là où la Russie et la Chine privilégient des profils non interventionnistes, alors que les puissances européennes soutiennent des profils multilatéralistes.
Tout ceci transforme radicalement la logique de sélection. Il ne s’agit pas de choisir le meilleur, mais d’éviter celui qui dérange. Le processus est donc moins une compétition qu’un filtrage progressif, au terme duquel émerge un candidat acceptable par tous — sans forcément susciter l’enthousiasme. Il s’agit de choisir un secrétaire et non un leader des leaders politiques mondiaux (ce qui serait inacceptable par au moins un d’eux, d’où un veto) !
Ainsi, une candidature fortement politisée a peu de chances d’aboutir. Le soutien public précoce doit être mesuré, privilégiant les canaux discrets. L’influence réelle s’exerce en amont, via des alliances diplomatiques ciblées discrètement.
Revenons à l’histoire qui parle d’elle-même : depuis 1946, les Secrétaires généraux de l’ONU illustrent parfaitement la logique expliquée.
Le premier SG ONU, Trygve Lie (Norvège, 1946–1952), est choisi dans un contexte de naissance de l’organisation, sans véritable compétition structurée. Son successeur, Dag Hammarskjöld (Suède, 1953–1961), reste l’un des exemples les plus frappants : quasi inconnu au moment de sa nomination, il émerge comme candidat de compromis après des blocages entre les grandes puissances, au détriment de figures beaucoup plus célèbres comme Lester B. Pearson. Après sa disparition brutale, U. Thant (Birmanie/Myanmar, 1961–1971) est choisi pour sa neutralité dans un contexte de Guerre froide. La même logique prévaut pour Kurt Waldheim (Autriche, 1972–1981), puis Javier Pérez de Cuéllar (Pérou, 1982–1991), ce dernier étant désigné après de multiples tours bloqués entre candidats plus en vue. De ce qui suit, se note que depuis 1981, l’Amérique n’a plus eu de SG ONU. Dans les années 1990, Boutros Boutros-Ghali (Égypte, 1992–1996) incarne un tournant : malgré un bilan jugé solide, il est empêché d’obtenir un second mandat à cause d’un veto des États-Unis. Cet épisode confirme une règle essentielle : même en fonction, un Secrétaire général reste dépendant des grandes puissances. Son successeur, Kofi Annan (Ghana, 1997–2006), est lui-même un choix de compromis après ce blocage. Fonctionnaire interne de l’ONU, discret et consensuel, il est préféré à des figures africaines plus politiques comme Amara Essy. Donc, l’Afrique a occupé le poste de 1992 à 2006. Plus récemment, Ban Ki-moon (Corée du Sud, 2007–2016) technocrate l’emporte face à Shashi Tharoor, pourtant très médiatique, avant que António Guterres (Portugal, depuis 2017) ne s’impose face à plusieurs candidates de premier plan, dont Irina Bokova et Kristalina Georgieva.
Une constante est le tri par élimination : de cette histoire, sur près de 80 ans, se dégage une constante forte à savoir que le Secrétaire général n’est presque jamais le plus connu au départ, mais souvent le plus acceptable à la fin. Les profils trop visibles, trop politiques ou perçus comme idéologiquement marqués sont généralement écartés. À l’inverse, les candidats discrets, expérimentés et capables de rassurer toutes les grandes puissances ont un avantage décisif. C’est ce que certains analystes appellent la « zone grise optimale » : un équilibre subtil entre crédibilité et neutralité. Cette élection se joue dans l’ombre, comme on dit “Straw polls” secrets, négociations bilatérales, « deals » géopolitiques implicites : le vote final n’est qu’une formalité !
2027 une course déjà balisée : dans la perspective du mandat 2027–2031, 5 figures internationales se positionnent (Costa Rica : ancienne Vice-Présidente, S. E. Mme Rebeca Grynspan, produit onusien et actuelle Secrétaire générale de la CNUCED ; Argentine : S. E. M. Rafael Grossi, diplomate et actuel Directeur général de l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ; Chili (sans soutien du pays) : ancienne Présidente S. E. Mme Michelle Bachelet, Ancienne Haute-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU ; Union Africaine (26 contestés, sans soutien du pays) ancien Président du Sénégal S. E. M ; Macky Sall, ancien Président de l’Union Africaine ; et Argentine : S. E. M. Virginia Gamba, Représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU.
Ainsi, plusieurs tendances structurent déjà la compétition. D’une part, une rotation géographique non écrite favoriserait le continent américain (donc l’Amérique latine). D’autre part, une pression croissante plaide pour la nomination d’une femme, une première dans l’histoire de l’ONU.
Dans ce contexte, certaines candidatures se détachent. Celle de S. E. M. Rebeca Grynspan apparaît aujourd’hui comme la plus alignée avec les critères dominants : femme, latino-américaine, profil technocratique et peu clivant. À l’inverse, des personnalités plus exposées politiquement, comme S. E. Michelle Bachelet, suscitent davantage de réserves, notamment du côté de certaines grandes puissances et rejetée par son pays. Aussi, devant S. E. M. Virginia Gamba avec moins d’expérience sur le plan global.
Le diplomate S. E. M. Rafael Grossi incarne quant à lui une alternative crédible, susceptible d’émerger en cas de blocage sur les femmes et s’il ne bute pas sur les questions nucléaires liées aux deux guerres les plus en vue en Ukraine et Iran. Selon les critères historiques, il serait favori sur S. E. M. Macky Sall, un candidat médiatiquement et politiquement exposé et aussi éventuellement jugé clivant, lequel aussi la rotation géographique est à sa défaveur. Sa chance serait fortement liée au non vouloir d’une femme et un blocage sérieux sur les questions du nucléaire.
Une Afrique divisée, une opportunité manquée : un autre élément mérite attention, le rôle de l’Union africaine. Contrairement à certaines précédentes échéances, l’organisation n’a pas su porter une candidature unique, conforme et consensuelle. Cette dispersion affaiblit le candidat S. E. M. Macky Sall et le poids du continent dans les négociations. Elle prive également l’Afrique d’une occasion de parler d’une seule voix face aux grandes puissances — un levier pourtant essentiel dans ce type de processus.
Une vérité dérangeante, mais essentielle : au final, une réalité s’impose, aussi simple que déroutante, à l’ONU, on ne gagne pas parce qu’on est le meilleur ; on gagne parce qu’on est celui que personne ne veut bloquer.
Ce système, souvent critiqué, garantit pourtant une forme de stabilité : le Secrétaire général est avant tout un médiateur, dont la légitimité repose sur sa capacité à dialoguer avec tous, y compris les puissances les plus opposées.
Pour le grand public africain, comprendre cette mécanique, c’est déjà commencer à mieux défendre ses intérêts dans les grandes arènes internationales.
Quelle leçon et quel conseil pour le Sénégal : il s’agit de comprendre les règles réelles du jeu et sortir du réal politique national qui plus embarrasse que n’éclaire. Soutenir un candidat ne suffit pas. Encore faut-il qu’il soit acceptable par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Dans ce contexte, une stratégie efficace consisterait à s’insérer dans les dynamiques de consensus, en nouant des alliances discrètes et en anticipant les équilibres géopolitiques et géostratégiques décisionnelles.
Auteur :
Dr. Madiagne Diallo, Professeur des universités en Aide à la Décision et Optimisation
Lauréat du Prix Africain de Evidence Leadership Award 2020, de l’Académie Africain des Sciences et AFIDEP Kenya.
Ancien Ministre Conseiller chargé de la Coopération Sud-Sud, auprès de S.E.M. Abdoulaye Wade
Ancien Consul Général du Sénégal à São Paulo au Brésil
Ancien Secrétaire général adjoint du CESE
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