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IA responsable : les défis d’un développement adapté aux cultures et aux langues africaines

Auteur: Moustapha TOUMBOU

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IA responsable : les défis d’un développement adapté aux cultures et aux langues africaines

Lors de la 4e édition du GITEX Africa Morocco, la question de l’intelligence artificielle responsable est, sans cesse, revenue dans les discussions sur l’avenir technologique du continent. Invité à plusieurs panels, Philippe Beaudoin, enseignant-chercheur canadien, ancien ingénieur chez Google et spécialiste de l’IA, a livré sa lecture des enjeux liés au développement d’outils technologiques adaptés aux réalités africaines.

Interrogé sur la notion d’intelligence artificielle alignée, le chercheur propose une définition centrée sur l’expérience humaine. Selon lui, une IA réellement alignée repose sur une proximité culturelle et sociale avec les utilisateurs. Il décrit cette approche en ces termes : « Une intelligence artificielle (IA) alignée est une IA utilisée par des personnes issues de cultures et de milieux différents, un peu partout dans le monde. Chacune de ces personnes interagit au quotidien avec d’autres individus. Elles partagent certaines valeurs et des croyances communes. Une IA alignée est une IA avec laquelle on a le même ressenti. On a l’impression qu’on pourrait la côtoyer au quotidien sans être surpris. Elle véhicule des blagues, des valeurs et des croyances que l’on reconnaît ».

Cette vision conduit directement à la question de la responsabilité dans le développement des technologies d’intelligence artificielle. Philippe Beaudoin explique que l’usage croissant de ces systèmes dans la prise de décision impose un niveau d’exigence plus élevé quant à leur conception. Il observe que les sociétés délèguent déjà de nombreuses tâches à ces outils numériques.

« Si on ne crée pas d’IA responsable, le problème, c’est qu’au fur et à mesure qu’on va déléguer des tâches à l’IA, des tâches pour prendre des décisions, des tâches pour la programmation, aujourd’hui on le voit avec la montée de l’IA agentique, il y a de plus en plus de choses qu’on délègue à l’IA, si on n’a pas une IA qui est responsable et alignée, chacune des décisions qui vont être prises par cette IA-là vont nous ressembler de moins en moins. On va avoir l’impression qu’on a délégué ça à des gens qui ne nous comprennent pas ou à un système qui ne nous comprend pas tel qu’on est, qui ne comprend pas notre réalité, notre manière de voir le monde », dit-il.

Le spécialiste précise que cet enjeu ne relève pas d’une vision spectaculaire de la technologie. Il pense que l’absence d’alignement empêcherait surtout ces outils de fonctionner correctement dans les contextes où ils sont utilisés. Il affirme : « Alors la vraie importance de construire une IA éthique, responsable, bienveillante, ça n’a rien à voir avec le fait que ça va sauver l’humanité ou pas. C’est juste que ça ne va même pas être une IA qui opère correctement dans le milieu dans lequel on veut le voir opérer, notre pays, notre juridiction, etc ».

La question de la souveraineté technologique constitue un autre point abordé durant l’entretien. Philippe Beaudoin estime que le continent africain dispose de marges de manœuvre pour développer ses propres systèmes d’intelligence artificielle. Il rappelle toutefois que plusieurs conditions techniques doivent être réunies.

Le spécialiste en IA indique que cette souveraineté repose d’abord sur des infrastructures essentielles. L’existence de centres de données, l’accès à l’énergie et la disponibilité de données constituent des prérequis. Le chercheur insiste également sur la dimension linguistique et culturelle. Selon lui, les systèmes d’IA doivent être capables de comprendre les langues locales et de respecter les contextes culturels pour répondre aux attentes des populations.

Il décrit une approche technique progressive qui pourrait faciliter ce développement. Le chercheur évoque la possibilité de bâtir des systèmes par couches successives. Une première étape repose sur une phase d’entraînement générique, centrée sur la compréhension du langage. Des couches supplémentaires peuvent ensuite être ajoutées au cours d’un processus appelé post-training.

Cette méthode ouvre, selon lui, la voie à une participation plus large des acteurs africains dans la construction de ces technologies. De ce fait, ces phases ultérieures pourraient être réalisées à un coût plus accessible. Une coopération entre pays ou institutions permettrait aussi de constituer une base commune à partir de modèles open source, qui pourraient ensuite être enrichis par des données culturelles et linguistiques propres au continent.

La question des biais dans les systèmes d’intelligence artificielle s’invite toujours au cœur des préoccupations récurrentes dans le débat public. Philippe Beaudoin considère que ces biais ne proviennent pas uniquement des données utilisées lors des premières phases d’apprentissage. « Mais la vérité, c’est que les biais, on focus souvent sur les biais qui existent dans les données elles-mêmes. Mais ce qu’on sait aujourd’hui par la technologie, c’est que ces biais-là peuvent finir par disparaître tranquillement avec l’entraînement postérieur, avec le post-training », affirme-t-il.

Les données collectées sur Internet serviraient avant tout à établir une base de compréhension du langage. Des biais peuvent apparaître à ce stade, mais ils peuvent être corrigés par la suite grâce aux interactions avec les entraîneurs humains. Ces derniers interrogent le système, évaluent les réponses et ajustent le comportement du modèle lorsque cela s’avère nécessaire.

Le chercheur rappelle toutefois que l’absence totale de biais reste impossible. Il estime que toute forme de langage ou de décision comporte nécessairement une part de subjectivité. « Il va toujours y avoir des biais. Parce que parler, c’est avoir des biais. Décider, c’est avoir des biais. On n’a pas un choix. Mais le but, c’est de s’assurer que ces biais-là reflètent ceux de la population qui nous intéresse », résume-t-il.

Selon lui, cette adaptation culturelle intervient précisément lors de la phase de post-training. Les systèmes peuvent alors intégrer des références culturelles, sociales ou linguistiques propres aux sociétés qui les utilisent. Les biais initialement présents dans les données peuvent aussi être progressivement corrigés durant ce processus.

Le coût de création des systèmes d’intelligence artificielle demeure un autre sujet fréquent dans les discussions autour de la souveraineté technologique. Philippe Beaudoin reconnaît que ces projets exigent des investissements importants. Il nuance toutefois l’idée selon laquelle ils seraient réservés aux supers-puissances mondiales.

« Créer une IA, c’est cher. Ou ça peut paraître cher. C’est en fait ce qu’on veut vous faire croire d’une certaine manière. Ce que les grandes entreprises américaines veulent vous faire croire. C’est tellement cher. C’est tellement complexe. Ne le faites pas. Laissez-nous le faire », pense-t-il.

Pour étayer ses propos, il évoque également l’exemple de certaines initiatives internationales pour illustrer la possibilité de réduire ces coûts. Il cite notamment le cas de DeepSeek en Chine. Pour lui, la phase la plus coûteuse concerne la collecte de données et le pré-entraînement des modèles. Les étapes ultérieures deviennent progressivement plus accessibles.

Fort de tout cela, le chercheur encourage les initiatives collectives. Une coopération entre pays africains pourrait permettre de constituer des bases communes pour le développement de systèmes d’intelligence artificielle. Ces plateformes pourraient ensuite intégrer des caractéristiques propres à chaque société. « Je vous dirais de ne pas vous laisser jeter la poudre aux yeux par des gens qui nous disent que c’est trop cher, c’est trop cher, c’est trop cher. Mais de réaliser qu’on peut le faire en partie. Et surtout, on peut se regrouper. Parce que les intérêts des pays africains, ou même des pays en Europe, c’est de créer cette base commune sur laquelle on va pouvoir créer des IA qui nous ressemblent », conclut-il.

Auteur: Moustapha TOUMBOU
Publié le: Jeudi 09 Avril 2026

Commentaires (1)

  • image
    L'homme deviendra machine il y a 15 heures
    Au contraire ! Désastre sur la culture et les traditions africaines . Individualisme et homme devenu machine pire qu'un robot sans âme.

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