Excision : Celles qui ont subi, celles qui ont pratiqué, et leur pacte pour la fin d'un fléau (2/3)
À l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines, célébrée ce 6 février, nous donnons la parole à celles qui ont vécu l'indicible. Entre le traumatisme d'une victime devenue militante et le cheminement courageux d'une ancienne exciseuse, ces récits de vie mettent en lumière la complexité d'une pratique millénaire confrontée à la modernité et au droit. Deux destins croisés qui, du silence de la souffrance à la force du plaidoyer public, témoignent de l'urgence de guérir les corps et de libérer les consciences pour éradiquer définitivement l'excision.
Elles regrettent toutes profondément. L’une est survivante de l’excision, l’autre y a elle-même participé par le passé. Confrontées aujourd’hui, à travers les plaidoyers communautaires, aux lourdes conséquences de cette pratique, mais aussi à leur propre vécu, elles portent désormais le remords comme un fardeau permanent.
Ce sentiment de culpabilité, nourri par la souffrance endurée ou infligée, les a conduites à s’engager résolument dans le combat pour l’abandon définitif de l’excision. À travers leurs témoignages, à la fois poignants et bouleversants, elles cherchent à alerter, à prévenir et, sans doute aussi, à se libérer du poids du passé. Voici des témoignages glaçants, qui rappellent avec force les ravages durables de cette pratique et l’urgence de son éradication.
Fatimata Ndiaye, survivante de l’excision : « Je suis la preuve vivante que cette pratique détruit des vies »
Fatimata Ndiaye a 44 ans. Elle est agente de mobilisation sanitaire à Matam. Divorcée, sans enfant. Avant d’être une actrice engagée de la lutte contre les mutilations génitales féminines (MGF), elle est d’abord une survivante. Si elle accepte aujourd’hui de raconter son histoire, ce n’est ni par exhibition ni par ressentiment. C’est, dit-elle, pour éviter que d’autres filles ne vivent ce qu’elle a vécu. Son témoignage s’adresse d’abord aux parents, aux communautés, aux femmes elles-mêmes, mais aussi aux jeunes filles qui n’osent pas encore parler.
Une enfance marquée par une norme imposée
Fatimata est issue de la communauté toucouleur. Elle a été excisée à l’âge de six ans, comme ses sœurs et ses cousines, dans une famille où la pratique était considérée comme une obligation sociale et culturelle. « À l’époque, on ne nous expliquait rien. C’était normal, c’était comme ça », se souvient-elle. Enfant, elle ne comprenait pas le sens de cet acte, encore moins ses conséquences. La pratique se faisait ouvertement, sans remise en question, portée par le poids de la tradition et du conformisme communautaire. Aujourd’hui, précise-t-elle, les choses ont changé. L’excision ne se pratique plus au grand jour dans sa localité. Mais elle n’a pas totalement disparu : elle est devenue clandestine.
Une souffrance qui traverse toute une vie
Fatimata n’a pas de souvenir précis de l’acte lui-même. Elle était trop jeune. Mais son corps, lui, n’a jamais oublié. « Je souffre encore aujourd’hui, et je ne peux même pas mesurer l’ampleur de cette douleur », confie-t-elle. La souffrance est physique, permanente, mais aussi psychologique. Elle a accompagné toute sa vie de jeune fille, puis sa vie de femme mariée. Elle décrit des douleurs intenses, quotidiennes, jusque dans les gestes les plus ordinaires de la vie biologique. « Même voir ses règles faisait très mal. À plus forte raison, vivre son intimité avec un homme ». Une souffrance intime, mais aussi sociale, silencieuse, souvent incomprise.
Un mariage brisé, une maternité impossible
Son vécu a profondément marqué sa vie conjugale.
Son mariage n’a pas résisté à la douleur, aux difficultés et à l’absence d’enfants. « Je souffrais à chaque fois dans mon mariage. Et je n’ai pas eu d’enfants. Tout cela découle de l’excision que j’ai subie très jeune », affirme-t-elle sans détour. Elle ne nourrit pas de colère contre ses parents. « Ils n’avaient certainement pas eu la chance de rencontrer des organisations de sensibilisation », dit-elle avec lucidité. Pour elle, la responsabilité est collective, historique, ancrée dans l’ignorance des conséquences réelles de la pratique.
Le déclic : comprendre pour agir
C’est au contact d’organisations comme Tostan que Fatimata commence à mettre des mots sur sa souffrance. Elle comprend alors que ce qu’elle a vécu n’est ni une fatalité, ni une obligation religieuse ou culturelle, mais une violation de ses droits fondamentaux. Formée, éveillée, outillée, elle décide de transformer sa douleur en engagement. Aujourd’hui, elle sillonne les villages, participe aux rassemblements de femmes, intervient dans les écoles et parle aux familles. « Je n’hésite pas à dénoncer ces pratiques, même quand ce sont des parents », affirme-t-elle. Dans sa zone, plusieurs villages ont officiellement abandonné l’excision.
Briser le silence pour sauver des vies
Face à la persistance de pratiques clandestines, Fatimata est catégorique : « Ceux qui continuent ne comprennent pas encore les conséquences ». Son propre parcours est devenu un outil de sensibilisation. « Je suis un exemple parfait pour décourager la pratique. Je ne pense pas qu’un parent à qui je raconte ma situation puisse souhaiter une telle souffrance, un tel destin, à sa progéniture ». Elle parle avec force, sans haine, mais avec une conviction forgée par l’expérience.
Fatimata sait aujourd’hui que la réparation médicale est possible. Elle a même exprimé le désir de bénéficier d’une chirurgie réparatrice, si les moyens le lui permettent un jour. Mais pour l’heure, sa priorité est ailleurs : empêcher qu’il y ait d’autres victimes. « Aujourd’hui, une seule lutte compte à mes yeux : qu’aucune jeune fille ne soit plus jamais excisée, nulle part dans le monde ». Pour les générations futures, Fatimata formule un vœu simple et puissant : que les filles puissent grandir sans peur, sans douleur imposée, sans traditions qui brisent des corps et des destins. Son dernier mot est un appel : parler, écouter, sensibiliser, protéger. Parce que le silence, dit-elle, fait autant de dégâts que la lame.
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