[Focus] Suicides, dettes et désespoir : La face sombre de l’addiction aux jeux au Sénégal (1/2)
Au Sénégal, les paris en ligne connaissent une expansion fulgurante, portée par l’omniprésence des smartphones et des campagnes publicitaires agressives. Mais derrière l’attrait des gains rapides, un piège se referme sur de nombreux parieurs. Entre endettement chronique et drames humains, les régulateurs, les opérateurs et les acteurs sociaux peinent encore à accorder leurs violons pour endiguer les ravages de l’addiction.
Une série de drames qui brise le silence
Le pays a récemment été secoué par des faits tragiques. Un adjudant de la gendarmerie a été inhumé ce dimanche 10 mai 2026 suite à un suicide attribué, selon des sources de Seneweb, à des pertes abyssales sur les plateformes de jeux. Quelques semaines plus tôt, à Thiès, un étudiant misait 3,7 millions de FCFA sur 1XBet pour tenter de combler un trou de caisse, avant de sombrer dans une impasse financière totale.
Ces histoires ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Étudiants, salariés ou chômeurs : l'addiction ne choisit pas ses victimes. Pour beaucoup, l'engrenage est le même. « Je suis en train de gâcher ma vie », confie un parieur anonyme. « Je joue pour rembourser mes dettes, mais je finis par être endetté jusqu'à l'os. »
Chez les dépendants, la logique de compensation prend le pas sur la raison. Un ancien caissier de 37 ans, interrogé par l'agence Reuters, raconte avoir volé dans sa propre caisse pour parier : « La prise de conscience n'intervient qu'après avoir tout perdu. Ça fait mal de réaliser qu'on a travaillé des heures pour tout miser et perdre en un éclair. »
Si certains, comme cet enseignant qui mise quotidiennement, revendiquent un contrôle total, les experts sont plus alarmistes. « La frontière est poreuse. Perdre de l'argent pousse le joueur à vouloir "se refaire", et c'est précisément là que l'addiction s'installe », explique Seydina Mouhamed Gueye, président de l’association SOS Parieur.
Le rôle de la Lonase : Entre gestion et régulation
Au cœur du système, la Loterie Nationale Sénégalaise (Lonase) détient, depuis 1966, l'exclusivité de la gestion et de la régulation des jeux de hasard. Souleymane Mané, directeur du système de management de la société nationale, assure que la prévention est une priorité : « Le pictogramme d’interdiction aux mineurs est partout et nous accompagnons le Centre de prise en charge intégrée des addictions (CEPIAD). »
Pourtant, l'accessibilité de ces soins pose question. « Beaucoup de joueurs ignorent qu'ils peuvent se soigner », déplore le fondateur de SOS Parieur. De plus, la centralisation des centres de soin à Dakar laisse les parieurs des zones rurales totalement démunis.
L'offensive publicitaire dénoncée
Du côté des opérateurs privés, on prône la « responsabilisation ». Seydi Barkhaham Thiam, porte-parole chez 1XBet, affirme que leurs publicités ciblent les « passionnés » pour que le jeu reste un loisir. Un argument balayé par SOS Parieur, qui dénonce une banalisation dangereuse : « Aujourd'hui, tout le monde fait la promotion des jeux : influenceurs, chanteurs, codes promos... C'est un facteur de risque énorme, surtout chez les plus jeunes. »
Seydina Mouhamed Gueye va plus loin en pointant un conflit d'intérêts structurel : « La Lonase ne peut pas à la fois organiser les jeux, les vendre, les réguler et vouloir résoudre les problèmes d'addiction. Il faut un organe de régulation indépendant. »
La taxe de 20 % : Un remède pire que le mal ?**
Depuis novembre 2025, une taxe de 20 % est appliquée sur tous les gains (loi n°17/2025). Si l'État y voit une source de revenus et un outil de dissuasion, l'effet sur le terrain semble inverse. « Depuis la taxe, nous voyons plus de monde à l'association », révèle SOS Parieur. En réduisant le gain net, la taxe pousserait paradoxalement les joueurs à miser plus gros ou plus souvent pour compenser la ponction fiscale.
De leur côté, les opérateurs craignent que cette pression fiscale ne pousse les parieurs vers des plateformes illégales, échappant à tout contrôle et privant l'État de recettes, tout en exposant les joueurs à des risques accrus.
Entre la promesse d'une vie meilleure et la réalité brutale des comptes bancaires vides, les paris en ligne sont devenus un phénomène de société majeur au Sénégal. Sans un encadrement plus strict, décentralisé et véritablement indépendant, le "simple divertissement" risque de continuer à briser des trajectoires de vie entières.
https://www.youtube.com/watch?v=B52HYCQaYCY
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