Le dollar comme valeur refuge : impacts sur la transmission monétaire
Officiellement, la plupart des pays africains disposent de leur propre monnaie, parfois même d’ensembles régionaux dotés de banques centrales communes. Dans la pratique quotidienne, le billet vert et, dans une moindre mesure, l’euro occupent une place centrale dans les décisions économiques des ménages comme des entreprises. Cette coexistence silencieuse entre monnaies nationales et devises étrangères façonne une dollarisation de fait, diffuse mais profonde, qui redessine les contours réels de la souveraineté monétaire sur le continent.
Dans de nombreuses capitales africaines, l’épargne se réfugie volontiers en dollars ou en euros. Les loyers, les transactions immobilières, certains contrats commerciaux et même les frais de scolarité sont parfois exprimés en devises étrangères, y compris lorsque la loi impose l’usage de la monnaie locale. Cette préférence ne relève pas d’un simple mimétisme. Elle s’ancre dans des expériences répétées d’inflation élevée, de dépréciations brutales et de crises monétaires qui ont érodé la confiance dans les unités nationales au fil des décennies.
Pour les acteurs économiques, le raisonnement est pragmatique. Détenir une devise internationale permet de préserver le pouvoir d’achat et de sécuriser les échanges, notamment dans des économies largement dépendantes des importations. Le dollar s’impose comme une valeur refuge informelle, un instrument de protection face à l’incertitude. La Banque mondiale souligne que cette dollarisation partielle est souvent plus marquée dans les pays ayant connu des épisodes prolongés d’instabilité macroéconomique ou de contrôle des changes peu crédibles.
Ce choix individuel produit cependant des effets collectifs lourds. Lorsque les agents économiques privilégient les devises étrangères, la politique monétaire locale perd de son emprise. Les taux directeurs influencent moins les comportements d’épargne et de crédit, la création monétaire circule partiellement hors du système domestique et les banques centrales voient leur capacité d’action se réduire. Le Fonds monétaire international observe que dans les économies fortement dollarisées, l’ajustement monétaire devient plus lent et moins prévisible, en particulier en période de tension externe.
La dépendance aux devises étrangères expose également ces économies aux chocs venus d’ailleurs. Une appréciation du dollar, décidée par la Réserve fédérale américaine pour répondre à des priorités internes, peut renchérir brutalement le coût de la dette, des importations et des loyers libellés en devise. Ce phénomène transfère une partie du pouvoir monétaire hors du continent, sans débat public ni contrôle démocratique, au gré des cycles financiers mondiaux.
Les autorités monétaires africaines tentent d’endiguer cette dynamique par des stratégies de stabilisation macroéconomique, de crédibilisation des cadres budgétaires et de développement des marchés financiers locaux. Certaines banques centrales renforcent la transparence et l’indépendance pour restaurer la confiance dans la monnaie nationale. L’expérience montre toutefois que la dé dollarisation ne se décrète pas. Elle se construit lentement, par une inflation maîtrisée, des institutions solides et une prévisibilité durable des politiques économiques. De plus, les expériences internationales montrent qu’elle est longue et exige une crédibilité institutionnelle renforcée.
La dollarisation de fait rappelle ainsi que la souveraineté monétaire ne se limite pas à l’existence d’un billet ou d’une banque centrale. Elle se joue dans les choix quotidiens des citoyens, dans les contrats qu’ils signent et dans la monnaie qu’ils jugent digne de confiance. Tant que le dollar et l’euro resteront les refuges spontanés de l’épargne et des échanges, l’autonomie monétaire africaine demeurera partielle, fragile et constamment négociée sur le terrain de la réalité économique.
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