[Documentaire] Abdoulaye Wade : Le siècle d’un éternel insoumis
Cent ans ! Vingt-six ans d’opposition, douze ans de pouvoir : une vie entière à narguer le temps et les fatalités. Abdoulaye Wade n’est pas seulement un ancien président, il est une époque à lui tout seul. Ayant accédé au pouvoir à 74 ans pour le quitter à 86 ans, il a bousculé le Sénégal et les certitudes postcoloniales entre ces deux marqueurs temporels qui résument son destin hors norme. Il a pétri le béton pour donner forme aux rêves d’émergence auxquels plusieurs générations de Sénégalais (celles de 1960, 1970 et 1980) ne croyaient plus. Après un siècle d’une existence où il a régné en maître quasi absolu sur le landerneau politique national, Me Wade regarde encore l’histoire droit dans les yeux, sans feindre le moindre regret. On l’a dit têtu, courageux, brillant, visionnaire, bâtisseur ou encore autocrate ; il fut tout cela, parfois le même jour.
À 100 ans, le « Pape du Sopi » échappe toujours aux étiquettes. Entre le génie visionnaire et le tacticien politique machiavélique, celui que Léopold Sédar Senghor surnommait « Ndiomboor » (le Lièvre) a passé plus d’un demi-siècle à enterrer ses adversaires, à sacrifier ses héritiers et à défier le temps. Père de la démocratie sénégalaise le jour et monarque constitutionnel la nuit, Abdoulaye Wade demeure ce paradoxe vivant qui a bâti des ponts vers le futur tout en restant enchaîné à ses propres chimères. Avec une dualité presque shakespearienne — à la fois libérateur et autocrate, bâtisseur et rêveur obstiné —, il fait partie de ces figures de contrastes dont l'héritage ne peut être lu de manière linéaire.
Revêtant de multiples casquettes, notamment celles d'homme politique, d'avocat et de brillant économiste, il ne marche pas simplement sur le sol du Sénégal : il surfe sur une carrière politique tumultueuse. Il se régénère dans les ovations, tel un harangueur qui se gave d’émotion brute et ne reprend ses forces qu’au contact de la foule. Stratège redoutable et tribun hors norme, comme le décrit le journaliste Dr Cheikh Oumar Diallo, le Pape du « Sopi » (le changement, en wolof) a fait de la rupture le moteur de sa politique. C'est le carburant d’une vie marquée par une propension sans commune mesure à défier les conventions, jusque dans les institutions internationales où il est parvenu, avec fracas, à faire résonner la voix longtemps étouffée du continent noir.
Courageux et téméraire, le natif de Kébémer (né officiellement le 29 mai 1926) n'est pas le prototype du simple homme politique des temps nouveaux, dont l’engagement n’est porté que par l’obsession du pouvoir et des privilèges. Wade est un séisme permanent qui, même au repos, fait trembler les certitudes les plus ancrées. Atteindre le cap du centenaire — un cadeau de la vie qui n’est pas donné à tout le monde — tout en restant cette figure tutélaire de la vie politique sénégalaise relève presque du mythe. Mais pour ceux qui ont cheminé avec ce jeune homme de 100 ans, cela n’étonne guère. Car le patriarche du libéralisme sénégalais, qui incarne l’archétype d’une personnalité intemporelle dont l’ambition n’a d’égale que sa ténacité, est aussi un maître dans l’art du contre-pied. Pour preuve, là où d'autres auraient jeté l’éponge après plus de deux décennies d'échecs électoraux et quatre présidentielles perdues, il a fait de l'opposition une rampe de lancement, prouvant ainsi que l'ambition n'a pas de date de péremption.
La philosophie de « l’ambition » et la rupture sociologique
Chez Wade, « l’ambition » n’est pas un vain mot. C’est le souffle de la vie, un principe philosophique qui illustre avec perfection sa vision d’une existence bâtie sur l’action, le dépassement de soi et le refus de la fatalité. Pour lui, l'ambition ne doit pas être confondue avec la prétention ou la recherche de privilèges. Il l’a définie comme le moteur du succès et le désir viscéral de bien faire. Il aimait d'ailleurs rappeler qu'un homme doit être ambitieux, à condition d'éviter la prétention, qu'il décrivait comme une disproportion entre les aspirations et les moyens. Pour lui, avoir l'ambition de bien faire, de se donner pleinement et de réussir s'avère une excellente chose.
C’est précisément sur la perception de cette notion d’ambition qu’il est entré en conflit avec le système éducatif traditionnel sénégalais qui, selon lui, écrasait les vocations naissantes avant même qu’elles n’aient pu mûrir. Cette rupture avec le conformisme social caractérise l’insoumission, depuis son plus jeune âge, de cet avocat devenu une figure de proue des luttes émancipatrices du Sénégal d’après-indépendance. Wade pestait contre le fait que l’éducation traditionnelle soit extrêmement dangereuse. Bien que très ancré dans certaines valeurs, il déplorait qu'on y écrase l'ambition, notamment lorsque des parents reprochent à un enfant sa curiosité quand celui-ci cherche à comprendre un mécanisme. Selon lui, si cela était valable dans les sociétés traditionnelles où les rôles étaient distribués d'avance, la société moderne de mobilité exige de libérer les individus pour leur permettre de donner le maximum.
C’est d’ailleurs pour décomplexer le peuple et libérer le génie de l’homo senegalensis — longtemps inhibé par les freins du « kërsa » (la pudeur et la discrétion) — qu’il fit de l’opposition un métier et de la résilience une doctrine. À travers le « Sopi », il proposait plus qu’un simple projet politique : une véritable rupture sociologique devant pousser les Sénégalais à l’audace et au travail acharné. « Il n'y a pas de secret. Il faut travailler, beaucoup travailler, toujours travailler », avait-il soutenu lors de sa prestation de serment populaire en 2000 au Stade de l’Amitié de Dakar. Cet appel insistant au travail résume toute sa vision pour le développement du pays, rappelant que l'effort soutenu et l'abnégation restent les seuls moteurs de la réussite, des valeurs dont il est lui-même l’exemple parfait.
Vingt-six ans d’opposition ou le culte de la résilience
À l’heure où les carrières politiques se consument en cinq ans, il a tenu vingt-six ans à faire face au rouleau compresseur du Parti socialiste, d’abord sous Léopold Sédar Senghor, puis sous Abdou Douf. Voyager à travers cette longue et pénible traversée du désert, jalonnée de crises profondes en 1988, 1993 et 1996 ainsi que d’emprisonnements, revient à revisiter les pages les plus fiévreuses de l’histoire politique sénégalaise. Mais il faut d’abord analyser la trajectoire de ce jeune Kébémerois, né en pleine domination française, pour saisir le socle de sa résilience.
Le fils de Momar Tola Wade — tailleur et tirailleur sénégalais — et de Aïssatou Dabo a dû batailler ferme pour dompter un monde qui lui était cruel. Du cursus primaire à l’école 1 de Kébémer jusqu'à la toge d’avocat, Me Wade a dû allier intelligence, polyvalence et un dévouement quasi obsessionnel pour empiler une montagne de diplômes dans des domaines variés. Diplômé de l’école William Ponty de Sébikotane en 1947, le « Pontin » obtient une bourse pour poursuivre ses études en France. Durant un séjour de treize ans, Wade fréquente le prestigieux lycée parisien Condorcet, où il obtient un certificat d’études supérieures en mathématiques générales, puis un double doctorat en économie et en droit à Grenoble et à Besançon, ville où il rencontre son épouse Viviane, mère de ses deux enfants, Karim et Sindiély.
De retour au pays après un stage d’avocat à Besançon, Wade intègre l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, enseignant à la faculté de droit avant d'ouvrir son propre cabinet. Nommé avocat-défenseur près la cour d’appel et les tribunaux de l’Afrique occidentale française (AOF) par un arrêté du 8 mai 1958, il plaide en faveur de Mamadou Dia, le président du Conseil accusé d’atteinte à la sûreté de l’État lors de la crise politique de 1962.
Il s’est également constitué pour défendre son propre père, tirailleur de la Première Guerre mondiale qui n’avait pas reçu sa médaille de guerre et sa pension à cause d’une erreur matérielle. Momar Tola Wade exigea de son fils qu'il prenne en main son dossier. Jugeant la rémunération dérisoire, Maître Wade lui suggéra d'y renoncer, allant jusqu'à lui proposer de lui verser dix fois cette somme de sa propre poche. Face au refus catégorique de son père, le ton monta, et ce dernier s'emporta en le prévenant que s'il refusait de régler son problème de son vivant malgré ses compétences, il demanderait à Dieu que leurs chemins ne se croisent plus dans l'au-delà.
Confronté à ce chantage affectif, Me Wade finit par fléchir. Ses démarches portèrent leurs fruits au début des années 1980 : il obtint gain de cause pour son père, à qui Charles Hernu, alors ministre français de la Défense, remit enfin la Croix de guerre et la Légion d’honneur, quelques années avant son décès survenu en 1985.
C’est avec la même combativité qu’il s’est engagé en politique dès 1971 sous la bannière de l’ancienne UPS. Il créa son propre courant au sein de cette formation avant de convaincre, avec une ruse digne d’un « Ndiomboor », le président-poète d’élargir le champ politique sénégalais. En 1974, Wade lança le Parti démocratique sénégalais (PDS). Deux ans plus tard, par une révision constitutionnelle, Senghor instaura un multipartisme restreint à trois courants idéologiques (socialiste, libéral et marxiste-léniniste). Wade réussit ainsi son premier coup politique, même s'il enchaîna les défaites électorales par la suite, en 1978, 1983, 1988 et 1993.
Douze ans pour marquer le siècle et transformer le pays
Les étoiles finissent par s’aligner le 19 mars 2000. Le vent du « Sopi », porté par la jeunesse et les partis de gauche qui firent revenir Wade de son exil à Versailles pour en faire leur candidat, dévaste tout sur son passage. Quarante ans de règne sans partage du socialisme furent ainsi mis à terre. Arrivé au pouvoir à 74 ans, Wade n’était pas aussi vieillot qu’on le pensait : paradoxalement, il a injecté un véritable coup de jeune au pays. Sa vision du Sénégal du XXIe siècle et ses rêves de développement étaient nettement plus futuristes que ceux des socialistes.
En douze ans, il a planté du béton. Les ponts, autoroutes, aéroports, écoles, collèges, lycées, universités, cases des tout-petits, centres de santé et le Monument de la Renaissance africaine ont commencé à fleurir dans tout Dakar et dans les régions de l’intérieur. Certains de ses rêves, parfois trop grands pour ses caisses, ont commencé à se réaliser à travers l'enchaînement des plans Oméga, REVA, GOANA ou encore le Plan Sésame et l'Université du Futur. Wade a transformé le pays sans oublier la démocratie, qui a connu un coup de neuf avec la liberté de la presse, la liberté de manifester (malgré un coup de frein en fin de règne avec l’arrêté Ousmane Ngom), le droit de grève avec port du brassard rouge et la loi sur la parité.
Cependant, son rapport trop généreux avec l’argent public, les scandales financiers et un projet contesté de conservation et de dévolution monarchique du pouvoir finissent par entamer son règne durant son second mandat. La journée du 23 juin 2011 marque le point de départ de sa chute : le tribun adulé et père de l’alternance démocratique était devenu ce qu’il combattait. Déchu par son poulain et ancien Premier ministre Macky Sall en 2012, son ambition de voir le PDS et l'idéologie libérale régner sur le Sénégal pour un siècle n’aura survécu que vingt-quatre ans, répartis équitablement entre ses douze ans de pouvoir et les douze ans de son successeur. Mais son héritage, lui, reste intact.
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