Au cours des deux années du rude siège des paramilitaires, Shubbak Al-Nabi a vu Tuti, une île sur le Nil à Khartoum qu'elle considère comme sa maison, se vider de ses habitants. Mais, elle, a toujours refusé de partir.
"Je n'avais pas non plus quitté l'île à l'époque de la colonisation anglaise", explique à l'AFP cette Soudanaise au sourire édenté, 70 ans après le départ des troupes britanniques de Khartoum et un an après le bris du siège par l'armée.
Elle raconte un vieux récit que sa fille - qui ne peut dire précisément l'âge de sa mère - répète également: "nos aïeux ont résisté avec des pierres face aux occupants. Même s'ils ont répondu avec des armes à feu, ils ne sont jamais parvenus à s'emparer de Tuti".
Situés à la confluence du Nil Bleu, qui serpente depuis l'Ethiopie, et du Nil Blanc, qui coule depuis l'Ouganda, Tuti et ses 30.000 âmes se trouvent face au lieu où les combats ont commencé en avril 2023 entre les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) et l'armée.
Ces derniers mois, nombreux sont les habitants qui ont regagné l'île, assiégée de juin 2023 à mars 2025, quand une contre-attaque de l'armée lui a permis de reprendre Khartoum.
Les magasins ont rouvert et les fermiers ont retrouvé leurs terres, qui fournissaient historiquement une grande partie des fruits et légumes de la capitale.
Avant la guerre, la foule profitait ici des beaux jours, assise sur des chaises en plastique au bord de l'eau, discutant et observant le fleuve entamer sa descente vers le nord et l'Egypte.
Mais au même endroit se trouvent désormais des mines, mettent en garde les autorités. Et ici et là sur l'île, des impacts de balles sont toujours visibles sur les murs des maisons.
Pendant le siège, les riverains ont eu le sentiment de vivre dans une prison à ciel ouvert.
"Rien ne pouvait entrer ou sortir sans l'autorisation des FSR", explique Salaheldin Abdelqader, agriculteur de 34 ans, revenu à Tuti l'an dernier après avoir fui plusieurs mois.
Pour faire passer de la nourriture, des médicaments ou même le carburant indispensable au fonctionnement des pompes à eau, les habitants devaient payer les paramilitaires. Et même chose dans l'autre sens, pour partir sans danger.
Pour M. Abdelqader, la commission était montée à 350.000 livres soudanaises, environ 76 euros, plus du double du salaire mensuel d'un médecin.
Cheikh Mohamed Eid, un notable qui avait alerté sur le sort de Tuti sur les réseaux sociaux, explique que des habitants ont été forcés, sous la menace d'armes, à quitter l'île et à payer leur passage. Ses prises de parole lui ont valu d'être surnommé "la voix de Tuti".
Cet homme âgé et corpulent, la tête recouverte d'un turban, aime à décrire l'attachement des habitants à leur île. Il raconte que l'ancien président soudanais, Omar el-Béchir, avait essayé à maintes reprises de les chasser pour y développer des projets immobiliers de luxe.
"Mais nous sommes comme des poissons dans l'eau, nous ne pourrions pas survivre hors de Tuti", explique-t-il dans sa maison, où un trou d'obus laisse entrevoir le ciel.
Grâce à des dons, il a pu payer pendant deux mois les paramilitaires pour acheminer des vivres et aider les habitants, avant d'être finalement placé en détention, relate-t-il aux journalistes de l'AFP, accompagnés d'un officier militaire, conformément à la règlementation gouvernementale imposée aux médias, mais qui n'a pas assisté aux interviews.
En prison, M. Eid a vu d'autres détenus originaires de Tuti mourir, avant d'être libéré neuf mois plus tard.
Sur l'île, l'emprise des FSR sur le seul pont la reliant à Khartoum a peu à peu étouffé toute vie, sans convaincre la famille de Shubbak Al-Nabi de fuir.
"Nous sommes demeurés sur place pour prendre soin de notre terre", assure sa fille, Najat al-Nour, professeure de Coran âgée d'une cinquantaine d'années, qui peste contre ceux qui sont partis. "C'était une erreur", sermonne-t-elle.
Nosayba Saad, elle, n'a pas eu le choix. Avec ses proches, cette femme de 39 ans a enduré le joug des paramilitaires pendant un an et demi, voyant les combattants attaquer les maisons, voler l'or ou les téléphones et accuser les habitants d'espionnage pour le compte de l'armée, relate-t-elle.
Quand elle a essayé d'engager le dialogue, ils lui ont dit de se taire "ou ils videraient leurs chargeurs".
La nuit, elle se souvient les avoir entendus, installés dans des maisons désertées, tirant sans raison apparente. "Beaucoup de gens sont morts de balles perdues", assure-t-elle, se tordant les mains.
Lorsque sa famille a finalement payé pour partir à bord d'un pick-up, en octobre 2024, les FSR s'étaient mis à voler l'argent liquide et la nourriture.
Elle n'imaginait pas pouvoir revoir sa maison.
"Aujourd'hui, quasiment tous les habitants de notre rue sont revenus et d'autres sont sur le retour", se félicite-t-elle. "C'est une bénédiction".
Même si sa joie d'être de retour est teintée d'amertume: deux de ses oncles sont présumés morts et de nombreux habitants ont perdu des proches.
Au-delà des champs, vers le sud, se dressent les ruines de Khartoum, ces immeubles bombardés témoignant d'une guerre qui se poursuit ailleurs dans le pays.
Mais à l'ouest, là où le soleil couchant donne au Nil des reflets orangés, l'île semble avoir retrouvé sa quiétude.
AFP
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