"Aveux", argent et acteurs étrangers: "zones d'ombres" après des allégations de déstabilisation au Burkina
La semaine dernière, la junte burkinabè a annoncé avoir déjoué pour la "énième fois" une "tentative de déstabilisation" visant à éliminer son chef, le capitaine Ibrahim Traoré, accusant l'ex-lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba d'en être le cerveau.
M. Damiba s'était emparé du pouvoir en janvier 2022 par un coup d'Etat contre le président Roch Marc Christian Kaboré, puis avait été évincé huit mois plus tard lors d'un second putsch orchestré par le capitaine Traoré, actuellement au pouvoir.
Le 3 janvier "était prévue une action de déstabilisation du pays (...) par une série d'assassinats ciblés des autorités civiles et militaires en commençant par la neutralisation du camarade capitaine Ibrahim Traoré", avait affirmé quelques jours après cette date le ministre de la Sécurité Mahamadou Sana à la télévision d'Etat.
Outre les accusations contre l'ex-lieutenant-colonel Damiba, en exil au Togo, le ministre avait aussi visé la Côte d'Ivoire - pays voisin avec lequel le Burkina entretient des relations glaciales - qu'il a accusée d'avoir financé l'opération présumée, avec notamment une transaction estimée à 70 millions de francs CFA (106.000 euros).
Quatre jours durant, ces allégations ont été soutenues par une série d'"aveux" de complices présumés, égrenés chaque soir à la télévision d'Etat, qui affirmaient tous avoir agi sur instruction de M. Damiba.
Le premier, Mady Sakandé, un sexagénaire présenté comme un "commerçant" et un "acteur clé", a déclaré s'être rendu en Côte d'Ivoire pour récupérer les 70 millions de francs CFA.
Puis un militaire, le capitaine Prosper Couldiati, a affirmé qu'il avait comme mission de "couper la tête" du commandant de la base des drones de Saponé (à 30 km au sud de Ouagadougou) afin d'empêcher toute intervention aérienne.
Un autre, le sergent-chef Salfo Yalwéogo, en poste à la garde républicaine, a dit avoir été contacté par M. Damiba pour "mobiliser des hommes pour perpétrer un coup d'Etat", avant d'être interpellé quelques jours plus tard avec "deux fusils PKMS et plusieurs caisses de munitions".
Depuis sa prise du pouvoir dans ce pays gangrené par les violences jihadistes, la junte a affirmé plusieurs fois avoir déjoué des complots visant à la renverser.
"Chaque fois, on annonce avoir déjoué un coup d'État, avec des scénarios aussi invraisemblables les uns que les autres. Quelle suite y a-t-on donné? Aucun procès, aucune condamnation", pointe un journaliste et analyste burkinabè, sous couvert d'anonymat pour raison de sécurité, dans ce pays où les voix critiques envers la junte sont fortement réprimées.
"Cette fois-ci, c'est un coup d’État au rabais, avec 70 millions de francs CFA en provenance de la Côte d'Ivoire alors qu'on a vu par le passé des projets de déstabilisation financés à plus de 5 milliards. Comment un commerçant peut-il faire passer un tel montant, en trompant la vigilance des forces de sécurité d'un pays en guerre? Ce sont des zones d'ombres qui subsistent", ajoute le journaliste.
En avril 2025, le Burkina avait déjà accusé la Côte d'Ivoire et arrêté une dizaine d'officiers et de sous-officiers.
Les autorités ivoiriennes ont toujours nié ces accusations.
Ce n'est pas non plus la première fois que M. Damiba est mis en cause par le régime de Ouagadougou: en septembre 2024, il avait été présenté comme le chef du "volet militaire d'un vaste complot".
"Nous avons un complot déjoué quasiment tous les quatre à six mois. Et à chaque fois, c'est une occasion pour mobiliser et raviver le soutien au chef de l'État. Mais attention car à trop crier au loup, on finit par ne plus y croire", souligne un autre analyste burkinabè sous couvert d'anonymat.
"A l'annonce de cette tentative de déstabilisation, les soutiens de la junte se sont rassemblés pour soutenir le régime. Mais il faut avouer que ce n'est plus la même ferveur qu'avant", affirme de son côté un habitant de Ouagadougou.
En 2025, la junte a détourné des images de célébrités comme la chanteuse Beyoncé ou le pape Léon XIV lors d'une vaste campagne de désinformation pour héroïser le capitaine Traoré, loin des violences jihadistes qui endeuillent son pays et de la répression des voix discordantes.
"La désinformation est omniprésente au Burkina et l’équipe autour du capitaine Traoré est particulièrement douée pour disséminer des rumeurs et des fake news qui peuvent soutenir le régime", dit Nina Wilén, directrice du programme Afrique de l'Institut Egmont pour les relations internationales, un think-tank belge.
"Ce narratif sur un coup d’État manqué semble très improbable", conclut-elle.
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