Alif Naaba signe son grand retour : « Nifato est un pont entre les générations »
Après plusieurs années sans nouvel album, Alif Naaba revient avec Nifato, un projet qui marque une nouvelle étape dans son parcours. Entre ouverture musicale, transmission, défense des langues africaines, regard sur la société et réflexion sur l’évolution de l’industrie musicale, l’artiste burkinabè revient sur la genèse d’un album pensé comme un pont entre les générations.
Après plusieurs années sans album, vous revenez avec Nifato. Qu’avez-vous voulu raconter à travers ce projet ?
Nifato est avant tout un nouveau regard. Ce n’est pas seulement un nouvel album, c’est une nouvelle manière d’aborder ma musique, mon public et le monde qui m’entoure. Avec le temps, j’ai ressenti le besoin de me renouveler, d’élargir le cercle de ceux qui m’écoutent, tout en restant fidèle à ce qui constitue mon identité artistique.
Un artiste ne peut pas rester figé. Il doit observer son époque, écouter ce qui se passe autour de lui, comprendre les nouvelles sensibilités et accepter de se remettre en question. Je compare souvent cela à un logiciel qu’on met à jour régulièrement : si l’on arrête d’évoluer, on finit par parler uniquement à ceux qui nous connaissent déjà.
Avec Nifato, je voulais créer un dialogue entre ceux qui me suivent depuis longtemps et une nouvelle génération qui me découvre aujourd’hui. Il ne s’agissait pas de changer de direction, mais d’apporter de nouvelles couleurs à mon univers, de nouvelles textures sonores, sans perdre l’essentiel.
Ce qui reste au centre, c’est ma voix, mon écriture et ma manière de raconter les choses. Je peux explorer différents univers musicaux, mais mon identité demeure. C’est justement cela qui m’intéresse : évoluer sans se renier.
Le titre Nifato semble résumer cette volonté d’ouverture. Pourquoi ce choix ?
Au départ, l’album devait porter un autre nom. Mais au fil du travail, Nifato s’est imposé naturellement parce qu’il correspondait exactement à l’esprit du projet. Ce mot traduit cette idée de passage, de connexion entre différentes générations, différents publics et différentes sensibilités. C’est ce que je voulais faire avec cet album : construire des ponts.
Aujourd’hui, l’Afrique est devenue un espace culturel majeur. Nos rythmes, nos langues, nos histoires intéressent de plus en plus de personnes à travers le monde. Pendant longtemps, nous avons beaucoup regardé vers l’extérieur. Je pense qu’il est désormais important de produire des œuvres qui parlent d’abord à notre continent, tout en ayant la capacité de voyager au-delà de nos frontières.
L’album propose des sonorités plus contemporaines tout en gardant votre signature. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
Je n’ai jamais cherché à suivre une tendance simplement parce qu’elle fonctionne. Les choix artistiques doivent toujours avoir un sens. Une collaboration ou une nouvelle couleur musicale doit servir l’émotion d’une chanson.
Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours défendu le métissage musical. J’ai grandi avec plusieurs influences, notamment le reggae, qui continue de nourrir certaines de mes compositions. Pour moi, il n’y a pas de contradiction entre ouverture et identité.
La musique est une langue vivante. Une langue évolue, elle accueille de nouveaux mots, de nouvelles expressions, mais elle garde son histoire. C’est exactement ce que j’ai voulu faire avec Nifato : enrichir mon vocabulaire musical tout en conservant mon ADN.
L’essentiel reste toujours l’émotion. Peu importe les instruments ou les styles utilisés, une chanson doit toucher les gens. C’est cette recherche de sincérité qui guide mon travail.
Vous avez collaboré avec des artistes comme Kayawoto et Meta. Comment choisissez-vous vos collaborations ?
Je ne choisis jamais un artiste uniquement parce qu’il est populaire ou parce qu’une collaboration peut être intéressante en termes de communication. Une rencontre artistique doit avant tout avoir du sens.
Avec Kayawoto, il y avait cette volonté de créer un dialogue entre deux générations. Il représente une jeunesse qui possède ses propres codes, son énergie et sa manière de raconter le monde. Je trouve important que les générations puissent se rencontrer et apprendre les unes des autres. Avec Meta, la connexion s’est faite autour d’une sensibilité commune, d’une vision partagée de la musique et de la place de l’Afrique dans le monde.
Une collaboration doit apporter quelque chose. Elle doit enrichir une œuvre, pas simplement répondre à une logique de visibilité.
Vos chansons parlent d’amour, de relations humaines, mais aussi du Sahel, des migrations et des réalités sociales. Quelle place occupe cette dimension dans votre écriture ?
Je ne cherche pas à enfermer un album dans une seule thématique. La vie est faite de plusieurs réalités, et la musique doit refléter cette diversité. Il y a évidemment des chansons d’amour parce que les relations humaines sont une source d’inspiration permanente. Mais il y a aussi notre époque, les défis que traversent nos sociétés et les questions qui nous concernent collectivement.
Je viens d’un pays qui connaît des réalités complexes, comme beaucoup de pays du Sahel. En tant qu’artiste, je ne prétends pas apporter des solutions politiques. Mon rôle est plutôt de témoigner, de raconter ce que je vois et ce que je ressens.
Lorsque je parle des migrations, par exemple, je ne cherche pas à juger. Derrière chaque départ, il y a une histoire, un rêve, des sacrifices, parfois des désillusions. Ce sont avant tout des histoires humaines. Mais la musique doit aussi apporter de l’espoir. Elle doit permettre de réfléchir, mais aussi de respirer.
Vous continuez à chanter en mooré tout en ayant un public international. Pourquoi cette importance accordée à la langue ?
Le mooré fait profondément partie de mon identité. C’est la langue dans laquelle j’ai grandi, celle dans laquelle certaines émotions trouvent leur expression la plus naturelle. Je n’ai jamais considéré que chanter dans une langue africaine pouvait être un obstacle à une carrière internationale. Au contraire, c’est souvent ce qui donne une personnalité forte à un artiste.
Aujourd’hui, beaucoup de personnes écoutent des chansons dans des langues qu’elles ne comprennent pas forcément. Mais elles ressentent l’émotion, l’énergie, l’intention. La musique dépasse les frontières quand elle est sincère. Défendre nos langues, c’est aussi défendre notre patrimoine. Elles portent notre mémoire, notre histoire et notre manière de voir le monde.
Comment s’est déroulée la création de Nifato ?
Un album est toujours un long processus. Certaines chansons existaient depuis plusieurs années, d’autres sont nées plus récemment. Petit à petit, j’ai compris qu’elles formaient un ensemble cohérent. Nous avons travaillé entre Ouagadougou et Paris. Cette manière de créer permet d’avoir différents regards sur la production, mais le plus important reste toujours la vision artistique.
Je suis impliqué dans toutes les étapes : l’écriture, les arrangements, les choix de production, le mixage, le mastering. Chaque détail compte parce qu’il participe à l’émotion finale. Je prends le temps d’écouter, de revenir sur certaines décisions, parfois même de recommencer complètement un morceau. Le public entend le résultat final, mais derrière chaque chanson, il y a souvent beaucoup de recherches et de travail.
L’intelligence artificielle transforme aujourd’hui les industries créatives. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Je pense qu’il faut éviter deux positions extrêmes : croire que l’intelligence artificielle va remplacer les artistes ou refuser totalement son utilisation. Comme beaucoup d’outils, tout dépend de la manière dont on s’en sert. L’IA peut aider dans certaines étapes, permettre de gagner du temps, explorer des idées ou accompagner un processus créatif.
Mais elle ne remplacera jamais l’expérience humaine. Une chanson ne vient pas seulement d’une mélodie ou d’un texte. Elle vient d’un vécu, d’une émotion, d’une histoire personnelle. Je considère donc l’IA comme un outil d’accompagnement, pas comme un substitut à la création. Il faudra aussi être très attentif aux questions de droits d’auteur, de rémunération et de protection des artistes.
Vous êtes également engagé dans la structuration du secteur musical africain. Comment voyez-vous son évolution ?
Nous vivons une période importante. Pendant longtemps, on parlait du potentiel de la musique africaine. Aujourd’hui, ce potentiel devient une réalité. Les artistes africains gagnent en visibilité, les plateformes s’intéressent davantage à nos répertoires et les collaborations internationales se multiplient. Mais il reste beaucoup à construire.
Une carrière ne repose pas uniquement sur le talent d’un artiste. Elle dépend de tout un écosystème : managers, producteurs, ingénieurs du son, éditeurs, médias, salles, festivals, organismes de gestion collective et politiques publiques.
Nous devons aussi renforcer la circulation des artistes sur le continent. Il est encore parfois plus facile pour un artiste africain d’aller jouer en Europe que dans un pays voisin. Il faut construire un véritable marché africain de la musique. Je reste optimiste parce qu’une nouvelle génération de professionnels arrive avec beaucoup d’énergie, de compétences et d’ambition.
Après Nifato, quel message souhaitez-vous laisser au public ?
J’aimerais simplement que chacun puisse trouver quelque chose dans cet album. Une chanson qui rappelle un souvenir, une mélodie qui donne envie de danser, un texte qui fait réfléchir. Un album prend véritablement vie lorsqu’il rencontre son public. Chaque personne se l’approprie avec son histoire et ses émotions.
À travers Nifato, je voulais montrer qu’il est possible d’évoluer sans abandonner ce que l’on est. On peut accueillir de nouvelles influences, dialoguer avec son époque et expérimenter tout en restant fidèle à ses valeurs.
Cet album représente une nouvelle étape de mon parcours. Je continue d’apprendre, d’observer et de créer. Tant que cette curiosité restera présente, je continuerai à faire de la musique avec la même passion.
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