L’Occident n’a pas le monopole du racisme : la preuve par la CAN
Le déferlement de haine qui a suivi la finale de la compétition dimanche au Maroc contredit le discours d’Emmanuel Macron sur les diasporas heureuses.
C’est un bien triste spectacle : la finale de football de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2026, qui a opposé le Maroc au Sénégal (victoire sénégalaise 1-0 après prolongation), a donné lieu à un déferlement de racisme. Ainsi, au Maroc, des boutiques africaines ont été attaquées, pillées et brûlées. Cette haine entre Africains subsahariens et Maghrébins s’est même exprimée en France, pays qui ne fait pourtant pas partie du continent africain et qui ne participait donc pas à la CAN.
Mais, même si la France ne participait pas à ce match, de nombreux Français d’origine marocaine, ulcérés par la défaite des Lions de l’Atlas, ont inondé les réseaux sociaux de propos racistes à l’encontre des Noirs. « Animaux », « Macaques », « Bande de sauvages », « N*gres », « On va continuer de vous jeter dans le désert », « Vous avez montré votre vrai visage lors de ce match : vous n’êtes bons que pour l’esclavage »… En retour, certains Français d’origine sénégalaise ont répondu par des propos racistes anti-maghrébins tout aussi virulents : « Bougn*ules », « Sales marocains »…
Plusieurs leçons peuvent être tirées de ce regrettable épisode. Tout d’abord, l’islam ne suffit pas à transcender les clivages ethniques. Le Maroc et le Sénégal sont deux pays musulmans. Le roi du Maroc, descendant du prophète, porte le titre de Commandeur des Croyants, et le Sénégal est dominé par les confréries soufies. La promesse universaliste et religieuse de l’oumma (la communauté des croyants) vient buter contre des lignes de failles plus anciennes qu’elle, toujours bien vivantes aujourd’hui et qui sont d’ordre ethnique, linguistique, culturel ou tribal. Même sur le territoire français, il n’existe aucune unité des « racisés » entre eux ni des musulmans. Ensuite, on observe que l’Occident n’a pas le monopole du racisme, comme le démontre la vivacité du racisme anti-Noir dans les pays arabes.
« Péril noir »
Concernant la traite arabo-musulmane, les travaux de l’historien sénégalais Tidiane N’Diaye ont démontré que 17 millions de victimes noires furent asservies par les Arabes, parfois mutilées et assassinées, pendant plus de treize siècles, sans interruption. Tout cela a laissé des rancunes tenaces : quand Zanzibar, l’une des plaques tournantes de cette traite, fit sa révolution en 1964, plusieurs milliers d’Arabes furent massacrés par les Noirs.
Les pays arabes sont impitoyables envers les migrants subsahariens. Il est tout à fait normal que ces États protègent leurs frontières et régulent les flux migratoires. Mais l’extrême brutalité des méthodes pose question : légitime protection des frontières ou racisme décomplexé ? En août 2023, des gardes-frontières saoudiens tirèrent sur des migrants éthiopiens, en tuant plusieurs centaines, et forcèrent les survivants à enterrer les corps.
Au Maghreb, des migrants africains arrêtés sont régulièrement abandonnés en plein désert, munis d’une simple bouteille d’eau, ce qui équivaut à une mort certaine. Le président tunisien Kaïs Saïed a lancé une grande chasse contre les migrants subsahariens, déclarant : « Il existe un plan criminel pour changer la composition du paysage démographique en Tunisie, afin de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non plus un membre du monde arabe et islamique. » Ces propos avaient reçu un déluge d’approbation de la part de la population tunisienne sur les réseaux sociaux.
L’arabe maghrébin regorge de termes péjoratifs pour désigner les Noirs : kahlouch, kehl, abeed (qui signifie « esclave » !)… En novembre 2012, le célèbre hebdomadaire marocain Maroc Hebdo, s’inquiétant de l’immigration africaine, faisait sa une sur « Le péril noir ». En 2017, CNN révélait que des migrants noirs étaient vendus comme esclave en Libye. Le scandale fut immense. Sur les réseaux sociaux, on voyait fleurir les badges de soutien aux esclaves. Puis le dossier retomba dans l’obscurité. En 2019, l’élection d’une Miss Algérie à la peau trop foncée déclencha un déferlement de haine raciale sur les réseaux sociaux algériens. Chaque match de foot opposant une équipe maghrébine à une équipe subsaharienne débouche sur un tsunami d’injures racistes.
« Beurettes à kehls »
Enfin, l’épisode de la CAN offre un cruel démenti au discours d’Emmanuel Macron sur les diasporas heureuses. Selon une note remise au président, la France abrite « la première diaspora subsaharienne en Europe, la première diaspora de l’océan Indien, la première diaspora maghrébine, la première diaspora musulmane et la première diaspora du sud-est asiatique. » On peut s’interroger : un pays qui bat tous ces records a-t-il vraiment mené une politique migratoire sage et contrôlée ? Surtout, ces diasporas s’entendent-elles bien entre elles ?
Avec l’immigration, le racisme anti-Noir qui sévit au Maghreb a traversé la Méditerranée et s’est installé en Europe, certains Maghrébins affichant une violente hostilité envers les Noirs. De nombreux influenceurs, dont le célèbre Bassem Braïki, dénoncent à longueur de journée celles qu’ils appellent les « beurettes à khel », c’est-à-dire les filles maghrébines qui sortent avec des Noirs. En avril 2021, Mourad D., un cariste d’origine maghrébine, frappe un livreur de pizza d’origine haïtienne. Interpellé par une femme noire après la rixe, il lui hurle : « Espèce de négresse, espèce de sale noire… Pas même avec un bâton, je te touche. Pendant huit cents ans, on vous a vendus comme du bétail. Je suis algérien. Nous, les Algériens, on vous vend comme du maïs. » Scandaleux, son propos était un aveu conforme à la réalité historique, ce que beaucoup de militants antiracistes ne veulent pas voir.
Lorsque l’on parcourt la presse régionale, on est ébahis par le pullulement d’affrontements intercommunautaires sur notre sol : Marocains contre Algériens, Maghrébins contre Roms, Maghrébins contre gens du voyage, Maghrébins contre Africains, Maghrébins et Africains contre Chinois, Maghrébins contre Tchétchènes (comme lors des expéditions punitives menées par les Tchétchènes au printemps 2020 à Dijon), Turcs contre Arméniens (comme lors des ratonnades anti-arméniennes menées par l’extrême droite turque à Roanne en octobre 2020), Turcs contre Kurdes, Turcs et Kurdes contre Africains, Mahorais contre Irakiens, Albanais contre Africains, Africains francophones contre Africains anglophones nigérians, migrants afghans contre migrants de la Corne de l’Afrique dans la jungle de Calais… La société multiraciale devient multiraciste. Avec les diasporas, la France a importé des tensions et des problématiques nouvelles.
Mauvais coupables
Mais ces nouvelles formes de racisme – inquiétantes pour l’ordre public, l’unité nationale et la paix civile – passent généralement en dessous des radars de l’indignation politico-médiatique, car elles n’émanent pas des bons coupables. Pour la bien-pensance, seul le petit Blanc de province doit avoir le monopole du racisme. Le raciste doit rester une sorte de Dupont-Lajoie franchouillard et en béret basque.
Les thuriféraires de la diversité nous le répètent assez : l’immigration change la société française. C’est tout à fait exact. Mais ils feraient bien de pousser leur logique jusqu’au bout et de voir qu’elle modifie aussi la physionomie du racisme. Le racisme en France en 2026, ce n’est plus, ou plus seulement, votre oncle qui fulmine contre les étrangers au repas de Noël, c’est aussi un jeune Maghrébin né en France qui traite « d’esclaves » les Noirs parce que le pays de ses parents a perdu contre une équipe africaine. Bienvenue dans la France des diasporas.
Commentaires (0)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter ou TikTok pour l'afficher automatiquement.