Primes des Lions : onze éléments type d’une analyse économique pour un impact multigénérationnel (Par Pr Thierno Thioune, économiste)
À la demande de Seneweb, Pr Thierno Thioune a scruté les possibilités d’une rationalisation des récompenses sportives au Sénégal. Il a proposé onze- référence à l’équipe type- axes de réflexion «pour un impact multigénérationnel». Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de son étude. La version synthétisée de celle-ci est présentée en trois phases (voir ailleurs).
1. Présentation
Je suis agrégé des facultés d'économie. Sur le plan académique, administratif et professionnel, j’ai été Maître de conférences titulaire CAMES [Conseil africain et malgache pour l'enseignement supérieur] et j’ai soutenu une thèse de doctorat en Sciences économiques financée par le gouvernement français avec des séjours de recherche à l'Université de Montpellier tout en bénéficiant du programme «Eugen Ionescu» de l'AUF (Agence universitaire de la francophonie) pour un séjour doctoral à l'Université «Dunarea De Jos» de Galati en Roumanie. Le CODESRIA [Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique] a également primé mes travaux de thèse dans le cadre de son programme de subvention de thèse. Récemment, j'ai fait Sciences Po Paris pour un séjour de recherche PostDoc.
J’ai assumé les fonctions de directeur du Centre de recherches économiques appliquées (CREA) de 2022 à 2024, après avoir été Directeur des études au Centre de recherche et de formation pour le développement économique et social (CREFDES) entre 2017 et 2021. J’interviens dans plusieurs établissements d’enseignement supérieurs publics comme privés notamment à l’IRCOP [Institut de régulation de la commande publique], à l'ENSAE [École nationale de la statistique et de l'analyse économique] et à BEM School of Law. Mes domaines de recherche embrassent l'économie des politiques publiques, l'économie des réseaux, l'économie industrielle, l'économie de l'énergie, l’économie des ressources naturelles et l'économie des institutions.
Je suis expert et conseiller auprès d'institutions publiques et privées nationales et internationales. J'ai notamment participé pour le compte de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques à la première étude sur la tarification carbone au Sénégal, et j'ai contribué pour le compte de la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies à l'étude sur les opportunités de chaînes de valeur régionales en Afrique de l'Ouest dans le contexte de la ZLECAF [Zone de libre-échange continentale africaine] en 2023. J’ai siégé au Comité d'orientation de l'Observatoire de la qualité des services financiers et au Comité scientifique de la Direction de la prévision et des études économiques. Je suis membre de l'Association sénégalaise des économistes, de l'Association internationale des économistes de langue française, de l'Association des anciens boursiers du gouvernement français, ainsi que du Conseil consultatif pour la recherche africaine de Springer Nature.
Donc c’est avec beaucoup d’intérêt et engagement que cette expertise pluridisciplinaire est mise à profit pour analyser, avec tout le recul nécessaire, les politiques de récompenses sportives non seulement sous l'angle de la reconnaissance symbolique, mais également comme des instruments de politique économique susceptibles de générer des externalités positives significatives pour l'ensemble de la nation.
Ma passion pour le football dépasse largement le cadre du simple engouement populaire. Je considère ce sport comme un véritable laboratoire économique fascinant qui permet d'observer en temps réel des dynamiques économiques complexes. Le football représente bien plus qu'un spectacle : c'est un secteur qui génère des externalités positives considérables sur le plan de la cohésion sociale, du soft power diplomatique et du développement économique territorial. Le football africain, en particulier, illustre parfaitement les enjeux fondamentaux de l'économie du développement, notamment cette question cruciale qui traverse toute mon analyse : comment transformer un capital humain exceptionnel en levier de croissance durable et inclusive ? Cette interrogation n'est pas théorique, elle est au cœur des défis que rencontrent nos nations dans leur quête de développement. Le football, par sa capacité à mobiliser les masses et à créer des héros nationaux, offre une opportunité unique de catalyser des transformations économiques profondes, à condition que les mécanismes de redistribution et de valorisation soient conçus avec intelligence et vision stratégique.
J'ai suivi avec une attention toute particulière ce parcours historique qui restera gravé dans les annales du football sénégalais. Sur le plan strictement sportif, cette victoire face au Maroc, malgré les malheureux rebondissements de la dernière décision de la CAF [*], représente le deuxième titre continental du Sénégal, après celui remporté historiquement en février 2022 au Cameroun contre l'Égypte. Mais ce qui mérite d'être souligné d'un point de vue économique, c'est que cette édition 2025, disputée en janvier 2026 au Maroc, a généré une prime absolument record de 8 millions et demi d'euros [5,5 milliards F CFA] pour le Sénégal, alors que la Côte d'Ivoire n'avait touché que 5 millions 9 cent mille euros [3,8 milliards F CFA] pour son sacre lors de l'édition 2024 organisée chez elle. Cela représente une augmentation spectaculaire de 44 % en seulement deux ans, témoignant de la valorisation croissante du football africain sur la scène internationale. Ce qui distingue véritablement ce parcours, c'est la résilience tactique et la profondeur d'effectif démontrées par la sélection du Sénégal tout au long de la compétition. Ces qualités, lorsqu'on les transpose au monde de l'entreprise, constituent des actifs intangibles de premier ordre. La capacité à gérer l'adversité, à s'adapter aux circonstances changeantes et à mobiliser l'ensemble des ressources disponibles sont des compétences managériales dont coach Pape Thiaw a fait preuve et qui ont une valeur économique considérable, bien au-delà du terrain de football.
Je dirais sans risque de me tromper que cette équipe possède les capacités réelles d'atteindre la finale, voire potentiellement de remporter la Coupe du Monde 2026 qui se déroulera aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Cette projection n'est pas le fruit d'un optimisme béat, mais repose sur trois facteurs économiques objectifs et vérifiables. Premièrement, le capital humain dont dispose le football sénégalais en 2026 est exceptionnel : 92 % des internationaux sénégalais évoluent dans les cinq grands championnats européens, avec une valorisation marchande cumulée qui dépasse les 400 millions d'euros [260 milliards F CFA] selon les données Transfermarkt de janvier 2026. Cette concentration de talents dans les ligues les plus compétitives du monde garantit un niveau de préparation et d'expérience incomparable. Deuxièmement, l'effet d'expérience collective représente un actif organisationnel rare dans le football international. La stabilité du groupe depuis la victoire de 2022 a permis de construire une cohésion, une compréhension mutuelle et des automatismes qui ne peuvent s'acquérir qu'avec le temps et qui constituent un avantage compétitif déterminant. Troisièmement, les investissements structurels consentis par l'État sénégalais portent leurs fruits : le pays a multiplié par 2,5 ses dépenses publiques sportives entre 2018 et 2025, passant de 6 milliards à 15 milliards de francs CFA, créant ainsi un écosystème favorable à la haute performance. Pour contextualiser cette projection dans une perspective historique, il convient de rappeler qu'aucune équipe africaine n'avait jamais dépassé les quarts de finale en Coupe du Monde avant que le Maroc ait atteint les demi-finales du Mondial 2022 au Qatar. Égaler ou dépasser cette performance constituerait donc une rupture historique dont les retombées économiques seraient absolument considérables, non seulement en termes d'image et de rayonnement international, mais également en termes très concrets d'attraction d'investissements, de développement touristique et de fierté nationale qui se traduirait par une productivité accrue dans l'ensemble de l'économie.
Les montants en question méritent d'être exposés avec précision pour permettre une analyse rigoureuse. Chaque joueur a reçu 75 millions de francs CFA, soit environ 115 mille euros, accompagnés d'un terrain de 1500 mètres carrés sur la Petite Côte. Le staff technique a bénéficié de 50 millions de francs CFA, équivalant à 76 mille euros, avec des terrains de 1000 mètres carrés dans la même zone. Enfin, Les autres membres de la délégation ont reçu des terrains de 500 m2 et 20 millions de francs CFA, pour les fédéraux, et une enveloppe financière à se partager pour les agents du ministère des Sports. Mon analyse de ce dispositif révèle une situation nuancée qui présente à la fois des mérites indéniables et des axes d'amélioration substantiels.
Du pont de vue des mérites, cette approche présente trois vertus incontestables. Premièrement, elle constitue un signal motivationnel sans équivoque. Dans la théorie des salaires d'efficience, de telles primes renforcent considérablement l'attachement national des athlètes et stimulent leur performance en créant un lien émotionnel et financier fort avec leur pays d'origine. Deuxièmement, on observe une forme d'équité redistributive puisque la reconnaissance s'étend bien au-delà des seuls joueurs visibles sur le terrain pour inclure l'écosystème complet qui a rendu possible cette victoire, depuis les préparateurs physiques jusqu'aux agents administratifs qui ont organisé la logistique. Troisièmement, ces primes vont générer un effet multiplicateur économique non négligeable, avec des retombées économiques locales que j'estime environs à 200 millions de francs CFA, à travers les dépenses de consommation, l'investissement immobilier et les transactions diverses qui découleront de cette injection de liquidités dans l'économie.
Cependant, plusieurs axes de rationalisation méritent une réflexion approfondie et exigeante. La question de la soutenabilité budgétaire doit être posée fondamentalement. Ces récompenses s’élèvent à 3,5 milliards de francs CFA. Elles représentent près de 9% du budget annuel alloué au sport (42 milliards de francs CFA pour l’exercice 2025). Pour établir une comparaison, l'Algérie, lorsqu'elle a remporté la Coupe d'Afrique en 2019, avait distribué des primes équivalentes à environ 6 % de son budget sportif, soit trois points de moins que la proportion sénégalaise en 2026. Cette différence soulève une interrogation légitime sur la proportionnalité et la soutenabilité à long terme d'un tel niveau de récompense dans le contexte économique actuel du Sénégal.
L'effet d'éviction potentiel mérite également une attention particulière. L’équivalent de ces sommes considérables pourrait être affecté à produire des impacts potentiellement plus durables. Concrètement, avec le même budget et concomitamment, l'État aurait pu financer 150 bourses d'excellence sportive échelonnées sur quatre ans entre 2026 et 2030, permettant à de jeunes talents prometteurs de bénéficier d'un accompagnement complet dans leur développement. De tels fonds pourraient permettre la rénovation de 25 terrains de football de quartier selon les standards internationaux, créant ainsi une infrastructure durable au service de milliers de jeunes pratiquants et contribuant à l'émergence de nouvelles générations de champions pour les décennies à venir.
Le paradoxe de valorisation constitue un autre élément saisissant de cette équation économique. Nos internationaux, qui évoluent dans les plus grands clubs européens, gagnent en moyenne à minima entre 50 mille et 200 mille euros [32,5 millions à 130 millions FCFA] mensuels dans leurs clubs respectifs, avec des contrats souvent revalorisés après la victoire en CAN. La prime de 75 millions de francs CFA qu'ils reçoivent représente donc l'équivalent d'une à deux semaines de leur salaire habituel pour les plus modestes, et seulement quelques jours pour les stars les mieux rémunérées. Dans ces conditions, la symbolique de la récompense dépasse très largement sa valeur financière marginale pour ces athlètes. Cela suggère qu'une allocation différente de ces ressources pourrait générer un impact plus significatif sans diminuer la reconnaissance symbolique accordée aux champions.
Enfin, la question des inégalités structurelles ne peut être éludée dans une analyse économique complète. Au Sénégal en 2025, le salaire mensuel d'un joueur professionnel évoluant en Ligue 1 locale oscille entre 50 mille et 300 mille francs CFA selon les données de la Ligue Sénégalaise de Football Professionnel. Un seul joueur international recevant 75 millions de francs CFA perçoit donc l'équivalent de 250 mois de salaire d'un joueur local professionnel, soit plus de 20 ans de rémunération. Ce différentiel vertigineux, bien qu'il reflète les réalités du marché international du football, pose néanmoins la question de la cohérence interne du système de valorisation du football sénégalais et de ses effets potentiellement démotivants sur les championnats locaux qui peinent à attirer le public.
Substantiellement, octroyer des actions dans les entreprises publiques stratégiques aux champions d'Afrique constitue, à mon sens, une innovation extrêmement pertinente qui mérite une analyse économique approfondie et rigoureuse. Les avantages théoriques de ce modèle sont multiples et puissants. Tout d'abord, il permettrait de créer une véritable classe d'actionnaires-ambassadeurs d'un type nouveau. Les champions deviendraient co-propriétaires effectifs de l'économie nationale, créant ainsi un alignement naturel d'intérêts entre le succès sportif qu'ils incarnent et la performance économique du pays qu'ils représentent. Cette transformation du capital immatériel, constitué par la gloire sportive et la notoriété internationale, en capital financier productif et pérenne représente une innovation majeure dans la façon de concevoir les récompenses sportives au 21e siècle.
Le modèle de valorisation que je propose repose sur des mécanismes économiques éprouvés et adaptés aux réalités de l’heure. Prenons l'exemple concret de PETROSEN [Société nationale des pétroles du Sénégal], de Orange Sénégal ou encore de l’AIBD [Aéroport international Blaise Diagne] SA, trois entreprises publiques stratégiques du portefeuille de l'État sénégalais dont les performances financières en 2024-2025 ont été particulièrement robustes. L'attribution de 0,1 % du capital de trois entreprises stratégiques différentes par joueur représenterait une valorisation initiale de 120 millions de francs CFA, soit un montant comparable à double de la prime actuelle. Mais la différence fondamentale réside dans la dimension temporelle et productive de cette récompense. Avec un rendement annuel estimé entre 8 et 12 % en dividendes basé sur les performances 2022-2025 de ces entreprises, chaque champion percevrait entre 6 et 10 millions de francs CFA par an, année après année. Sur une période de 30 ans, correspondant à peu près à l'espérance de vie post-carrière d'un athlète de haut niveau prenant sa retraite sportive en 2026, le revenu cumulé atteindrait entre 180 et 300 millions de francs CFA en valeur nominale, soit 3 à 4 fois le montant de la prime unique actuelle de 75 millions. En actualisant ces flux futurs au taux d'inflation moyen sénégalais de 2022-2025, qui s'établit à environ 4 % annuel, la valeur actuelle nette reste substantiellement supérieure au montant de la prime unique.
Les externalités positives multiples de ce système dépassent largement le cadre de la simple rémunération des champions. Sur le plan de la gouvernance d'entreprise, la présence au capital de personnalités publiques jouissant d'une intégrité reconnue et d'une notoriété internationale constituerait un signal fort envoyé aux marchés et aux investisseurs potentiels dans le contexte de redressement et de relance économique dans lequel le Sénégal s’est engagé. En matière de marketing institutionnel, le concept de «l'entreprise des champions» deviendrait un argument commercial d'une puissance considérable, tant sur le marché domestique que dans la conquête de marchés régionaux de la CEDEAO. L'entreprise pourrait légitimement se prévaloir d'être soutenue par les héros nationaux, créant ainsi un lien émotionnel avec les consommateurs qui transcende la simple relation commerciale. Enfin, cette approche constituerait un signal extrêmement fort de démocratisation du capital et de partage de la richesse nationale dans un contexte où les inégalités se sont accrues entre 2020 et 2025, montrant que l'excellence, quelle qu'en soit la forme, ouvre les portes de la propriété économique.
L'architecture institutionnelle que je recommande pour opérationnaliser cette vision repose sur trois piliers complémentaires adaptés au cadre juridique et institutionnel sénégalais. Premièrement, la création d'un fonds souverain sportif dédié, que l'on pourrait baptiser «Fonds des Champions du Sénégal», constituerait le véhicule idéal pour gérer ce patrimoine collectif. Ce fonds serait doté de 5 à 10 % du capital de cinq entreprises publiques stratégiques soigneusement sélectionnées parmi celles ayant démontré une performance solide. Les champions recevraient alors des parts de ce fonds plutôt que des actions directes dans les entreprises, évitant ainsi l'éparpillement de l'actionnariat et les risques associés à une gestion individuelle potentiellement erratique. La gestion technique serait assurée par la Caisse des dépôts et consignations (CDC), institution qui va renforcer son expertise et sa crédibilité pour garantir une gestion prudente et performante dans le respect des normes UEMOA.
Deuxièmement, des mécanismes de protection robustes doivent être intégrés dès la conception pour garantir la pérennité du dispositif. Les actions seraient frappées d'une clause d'incessibilité pendant une période de 10 ans, garantissant l'ancrage territorial et patrimonial des champions tout en les protégeant contre les tentations de liquidation précipitée qui pourraient résulter de mauvais conseils ou de pressions diverses dans les années suivant la victoire. Les dividendes seraient versés annuellement, assurant un flux de revenus régulier et prévisible. Enfin, la possibilité de transmission héréditaire serait explicitement prévue dans les statuts du fonds, permettant aux champions de léguer ce patrimoine à leurs descendants et créant ainsi un impact multigénérationnel qui traversera les décennies.
Troisièmement, des conditionnalités comportementales clairement définies viendraient encadrer l'attribution et le maintien de ces avantages dans la durée. Le maintien de l'intégrité sportive et morale constituerait une condition sine qua non, avec des mécanismes de révocation en cas de manquement grave, particulièrement pertinents dans le contexte de lutte contre le dopage et la corruption sportive. Une implication minimale dans des programmes de développement du football de base serait requise, à hauteur d'au moins 20 heures par an, garantissant ainsi que les champions restent connectés aux réalités du sport national et contribuent activement à l'émergence de nouvelles générations pour les prochaines CAN. Enfin, un rôle d'ambassadeur économique à l'international serait formalisé, mobilisant la notoriété des champions au service de la promotion économique du Sénégal dans le cadre de la «Vison Sénégal horizon 2050».
Les exemples internationaux inspirants ne manquent pas et démontrent la viabilité de telles approches dans le contexte actuel. En Nouvelle-Zélande, les célèbres All Blacks, équipe nationale de rugby, détiennent des parts dans certaines franchises provinciales depuis les années 2000, générant un modèle économique durable qui a fait ses preuves sur plus de deux décennies. La Norvège, dans le domaine des sports d'hiver, a créé un fonds olympique doté d'actions de la compagnie pétrolière Equinor, dont les parts sont redistribuées aux médaillés, assurant ainsi leur sécurité financière à long terme. Singapour a développé en 2018 un programme appelé «Champions Fund» qui attribue des obligations d'État indexées sur la croissance économique nationale aux athlètes de haut niveau, créant ainsi un lien explicite entre performance sportive et performance économique nationale.
L'estimation de l'impact financier que je propose repose sur des hypothèses conservatrices et vérifiables basées sur les performances économiques réelles. Sur un portefeuille initial de 100 millions de francs CFA en actions d'entreprises publiques performantes, avec un horizon de 10 ans courant jusqu'en 2036 et en supposant une croissance annuelle moyenne de 6 à 8 % conforme aux tendances, la valorisation potentielle atteindrait entre 180 et 200 millions de francs CFA. Sur un horizon de trente ans s'étendant jusqu'en 2056, plus pertinent pour évaluer l'impact sur l'ensemble de la vie post-carrière d'un athlète prenant sa retraite en 2026, la valorisation pourrait atteindre entre 500 et 800 millions de francs CFA en intégrant la capitalisation des dividendes réinvestis. Lorsqu'on compare ce résultat avec la prime unique de 75 millions actualisée sur 30 ans au taux d'inflation moyen de 4 %, qui représente une valeur actuelle nette d'environ 15 millions seulement, le rendement sociétal de l'approche actionnariale s'avère être 12 à 50 fois supérieur. Cette démonstration quantitative illustre de manière éclatante la supériorité économique d'une approche fondée sur la création de patrimoine productif par rapport à une distribution unique de liquidités.
Aussi, me plait-il de dire que la possibilité d'orienter l'attribution de terres vers des domaines agricoles communautaires plutôt que vers des parcelles résidentielles sur la Petite Côte représente une idée parfaitement alignée avec les enjeux stratégiques de souveraineté alimentaire auxquels le Sénégal fait face. Cette orientation mérite une analyse structurée qui en révèle toute la pertinence économique et sociale dans le contexte actuel.
En effet, le contexte agricole sénégalais justifie pleinement une telle réorientation. Le Sénégal importe actuellement 70 % de son riz, soit près de 800 000 tonnes par an selon les données de l'ANSD [Agence nationale de la statistique et de la démographie] de décembre 2025, créant ainsi une dépendance alimentaire préoccupante vis-à-vis des marchés internationaux et une vulnérabilité aux chocs externes qui se sont multipliés depuis la crise ukrainienne de 2022. Le déficit de la balance commerciale agricole a atteint 220 milliards de francs CFA en 2025, en augmentation constante depuis 2022, représentant une hémorragie de devises considérable pour l'économie nationale dans un contexte de pression sur les réserves de change. Paradoxalement, 3 millions 800 mille hectares de terres arables, soit 60 % du potentiel agricole national recensé lors du cadastre rural de 2023-2024, demeurent inexploités ou sous-exploités. Cette situation révèle à la fois un déficit majeur et une opportunité considérable pour une politique publique innovante dans le cadre du Programme d'Autosuffisance en Riz horizon 2030 lancé par le gouvernement en 2024.
Le modèle de valorisation agricole que je préconise peut prendre deux formes complémentaires selon les profils et les aspirations des bénéficiaires, en s'inspirant des expériences pilotes menées dans la Vallée. La première option consisterait en l'attribution de concessions agricoles entièrement aménagées, d'une surface comprise entre 10 et 20 hectares par champion, situées dans des zones à fort potentiel comme la Vallée du fleuve Sénégal où l'irrigation contrôlée s'est considérablement développée, ou la Casamance dont le potentiel agricole reste largement inexploité malgré le retour de la paix et de la stabilité. L'État assumerait l'aménagement complet : irrigation moderne par système goutte-à-goutte ou aspersion conforme aux standards techniques, électrification solaire permettant le fonctionnement d'équipements de transformation dans le cadre de la transition énergétique nationale, desserte routière garantissant l'accès aux marchés. Le coût d'aménagement, estimé entre 3 et 5 millions de francs CFA par hectare selon les devis actualisés de la SAED [Société nationale d’aménagement et d’exploitation des terres du Delta du fleuve Sénégal et des vallées du fleuve Sénégal et de la Falémé] en 2025, représenterait un investissement public total de 30 à 100 millions de francs CFA par bénéficiaire, soit un montant comparable à la valeur des terrains résidentiels actuellement attribués sur la Petite Côte aux prix du marché, mais avec un potentiel de rendement économique et social incomparablement supérieur.
La seconde option, plus sophistiquée financièrement mais potentiellement plus efficace économiquement selon les modèles pilotes testés, consisterait en une participation dans des agropoles modernes conçues comme de véritables entreprises agricoles intégrées sur le modèle des fermes corporatives qui se sont développées entre 2022 et 2025. Le concept impliquerait la création de cinq «Agropoles des Champions», une par grande zone agro-écologique du Sénégal identifiée dans le Schéma national d'aménagement territorial 2024-2040, permettant de valoriser les spécificités pédologiques et climatiques de chaque région. Chaque champion recevrait 5 % du capital d'une agropole, représentant une valorisation initiale comprise entre 50 et 80 millions de francs CFA. L'exploitation serait assurée en délégation par des coopératives locales professionnelles labellisées, garantissant une gestion technique optimale tout en créant des emplois locaux significatifs. Les revenus estimés pour chaque champion, après la période de montée en puissance de 3 ans, atteindraient entre 8 et 15 millions de francs CFA par an, basés sur les rendements observés dans les projets pilotes, constituant ainsi une rente pérenne et croissante jusqu'en 2040 et au-delà.
Les avantages multidimensionnels de cette approche dépassent largement le cadre de la simple rémunération des champions pour toucher aux enjeux structurels du développement national horizon 2035. Sur le plan de la sécurité alimentaire nationale, objectif prioritaire du gouvernement, la production potentielle générée par 30 champions exploitant chacun 15 hectares atteindrait entre 5 mille et 8 mille tonnes de riz par an, contribuant à réduire de 0,6 à 1 % les importations nationales qui ont coûté 160 milliards de francs CFA en devises en 2025. Bien que cette contribution puisse paraître modeste en valeur relative, elle constitue un signal fort et un effet de démonstration qui pourrait inspirer d'autres initiatives similaires dans le cadre d’un Programme National d'Investissement Agricole, créant ainsi un effet d'entraînement vertueux mobilisant d'autres personnalités publiques et investisseurs privés.
En matière de développement rural, l'impact serait considérable et multiforme. Ces exploitations créeraient entre 1500 et 2500 emplois directs dans des zones souvent marquées par l'exode rural et le chômage des jeunes qui atteint 42 % dans les zones rurales selon l'Enquête Nationale sur l'Emploi. La valorisation de zones actuellement délaissées contribuerait à un rééquilibrage territorial indispensable dans un pays où la concentration économique autour de Dakar atteint des niveaux préoccupants, la région de Dakar représentant 55 % du PIB national. L'effet de démonstration sur les jeunes ruraux serait significatif : voir des héros nationaux investir dans l'agriculture et en retirer des revenus substantiels contribuerait à revaloriser ce secteur trop souvent considéré comme peu attractif par la jeunesse, particulièrement dans un contexte où les réseaux sociaux et les médias vantent principalement les carrières urbaines et les migrations vers l'Europe.
La pérennité patrimoniale constitue un autre avantage considérable de cette approche dans une perspective transgénérationnelle. Contrairement à un terrain résidentiel sur la Petite Côte dont la valorisation dépend essentiellement de la spéculation foncière et immobilière qui a connu des cycles volatils entre 2022 et 2025, un actif productif agricole génère des revenus récurrents tout en se valorisant progressivement. En zone aménagée avec accès à l'irrigation, le foncier agricole s'est valorisé de 8 à 12 % annuellement entre 2022 et 2025, porté par la raréfaction des terres et l'augmentation de la demande alimentaire liée à la croissance démographique qui reste soutenue à 2,5 % par an. Cet actif serait facilement transmissible aux générations futures selon les mécanismes clarifiés par la Loi d'Orientation Agro-Sylvo-Pastorale révisée en 2024, créant ainsi un patrimoine familial durable. La diversification du portefeuille des champions constitue également un avantage non négligeable dans une logique de gestion de patrimoine moderne : au lieu de concentrer leur richesse sur un unique terrain résidentiel dont la valorisation est corrélée au marché immobilier côtier, ils disposeraient d'un actif productif décorrélé des cycles immobiliers et offrant une protection naturelle contre l'inflation alimentaire qui a atteint 6 % en moyenne entre 2023 et 2025.
L'impact symbolique majeur de cette orientation ne doit pas être sous-estimé dans le contexte culturel et médiatique. Le concept «De la gloire au grenier» traduirait de manière saisissante la transformation des héros sportifs en héros nourriciers, montrant que l'excellence dans un domaine peut et doit se traduire par une contribution à la sécurité alimentaire collective. Cette forte option, amplifiée par les réseaux sociaux et les médias traditionnels, contribuerait à revaloriser l'agriculture auprès de la jeunesse connectée, en montrant qu'il ne s'agit pas d'une activité de subsistance mais d'un véritable secteur économique moderne, technologique et rentable. La cohérence avec les objectifs de développement du Sénégal, qui fait de l'agriculture et de l'agro-industrie une priorité stratégique, serait totale, donnant chair et visibilité à des orientations qui restent trop souvent abstraites dans les documents de politique publique.
L'architecture financière que je recommande pour rendre ce projet viable reposerait sur un montage en Partenariat Public-Privé [PPP] équilibré et réaliste conforme au cadre juridique des PPP adopté en 2022. L'État apporterait le foncier, tiré du domaine public agricole dont l'inventaire a été finalisé en 2024, ainsi que l'aménagement initial des parcelles financé par les programmes de coopération avec la BAD [Banque africaine de développement] et la Banque Mondiale, représentant environ 40 % du coût total du projet. Les champions eux-mêmes effectueraient un apport personnel symbolique de 5 % prélevé sur leur prime, garantissant leur engagement psychologique dans le projet sans que cela représente une charge excessive, soit environ 4 millions de francs CFA. Les banques de développement, comme la Banque Agricole ou la BNDE [Banque nationale pour le développement économique], apporteraient le crédit d'équipement nécessaire à l'achat de matériel agricole moderne à des taux bonifiés de 3 à 4 %, soit environ 35 % du financement total. Enfin, des investisseurs privés, potentiellement des entreprises agro-industrielles comme la SONACOS[Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal], la CSS [Compagnie sucrière du Sénégal] ou des groupes émergents, intéressées par la sécurisation de leurs approvisionnements, apporteraient le capital d'exploitation représentant 20 % du total.
Un exemple chiffré concret pour un champion en 2026 permet de visualiser l'économie du projet. Une terre de 15 hectares dans le domaine public de la Vallée du Fleuve ou de la Casamance serait mise à disposition avec un coût d'opportunité proche de zéro puisqu'elle est actuellement inexploitée selon le cadastre 2024. L'aménagement réalisé par l'État avec le cofinancement des bailleurs représenterait un investissement de 60 millions de francs CFA. L'équipement à la charge du champion, financé à 95 % par crédit bonifié remboursable sur 10 ans, s'élèverait à 25 millions de francs CFA pour l'achat de tracteurs, équipements d'irrigation et infrastructures de stockage. La valeur créée à l'horizon 2036, en tenant compte de la valorisation foncière observée entre 2022 et 2025 projetée sur 10 ans, de l'amortissement des équipements et de la capitalisation des revenus annuels de 8 à 15 millions de francs CFA, atteindrait entre 250 et 400 millions de francs CFA, soit un retour sur investissement exceptionnel pour toutes les parties prenantes et un patrimoine substantiel pour le champion à l'âge de 45 ans environ.
9. Cadre de régulation et mécanismes de mitigation des risques pour la viabilité du modèle d'investissement agricole
Les risques inhérents à tout projet agricole doivent être identifiés avec lucidité à la lumière des expériences et des stratégies de mitigation robustes, et doivent être mis en place dès la conception. Le risque de désintérêt des champions, qui pourrait résulter de leur méconnaissance du secteur agricole ou de leur mobilité géographique entre clubs européens, présente une probabilité moyenne mais peut être efficacement mitigé par l'obligation de gestion déléguée à des professionnels agréés par l'ANCAR [Agence nationale de conseil agricole et rural] et par une formation préalable de trois mois dans des instituts spécialisés comme l'École Nationale Supérieure d'Agriculture de Thiès. Les aléas climatiques, inhérents à toute activité agricole et présentant une probabilité élevée en zone sahélienne comme l'ont rappelé les déficits pluviométriques de 2023 et 2024, seraient couverts par une assurance agricole indicielle adossée aux données pluviométriques que la CNAAS [Compagnie nationale d’assurance agricole du Sénégal] a développée entre 2023 et 2025, couplée à une diversification des cultures permettant de répartir les risques entre riz, maraîchage et arboriculture. Le risque de rentabilité insuffisante en phase de démarrage 2026-2029, qui pourrait décourager les participants, serait minimisé par des contrats d'achat garantis signés avec l'État dans le cadre du Programme de Sécurité Alimentaire, le Programme Alimentaire Mondial, ou de grandes unités de transformation comme la SODEFITEX [Société de développement et des fibres textiles], assurant des débouchés et des prix stables indexés sur les cours internationaux pendant les cinq premières années critiques. Enfin, le risque de spéculation foncière, qui dénaturerait l'objectif productif du projet et qui s'est observé dans certains programmes antérieurs entre 2018 et 2022, serait neutralisé par une clause d'inaliénabilité de 15 ans courant jusqu'en 2041 inscrite dans le titre de concession et par l'obligation de maintien d'un usage productif effectif vérifié annuellement par la SAED ou les services régionaux de l'agriculture, sous peine de révocation de la concession selon les mécanismes prévus par la réforme foncière de 2024.
L'ensemble des réflexions qui précèdent conduit naturellement à recommander un modèle véritablement holistique que je propose de baptiser «Pacte d'Excellence partagée», structuré selon plusieurs piliers complémentaires qui s'articulent pour créer un écosystème complet de valorisation du capital sportif adapté aux réalités et aux enjeux du pays. Le premier pilier consisterait en la création d'un fonds de pension sportif national spécifiquement dédié aux athlètes de haut niveau, comblant ainsi une lacune criante. Le concept reposerait sur une alimentation mixte : 30 % des primes de victoire seraient automatiquement versés dans ce fonds à créer, complétés par une contribution étatique équivalente selon un mécanisme de matching qui doublerait l'apport des athlètes, soit environ 22 millions 5 cent mille francs CFA par champion augmentés de 22 millions 5 cent mille par l'État. La gestion serait confiée à une Caisse de retraite sportive pour garantir les standards prudentiels les plus élevés conformes à la directive 2023 de l’UEMOA sur les fonds de pension. Le bénéfice concret pour les athlètes se matérialiserait par une pension mensuelle comprise entre 500 mille et 1 million 5 cent mille francs CFA à partir de l'âge de 35 ans, garantissant ainsi une sécurité financière à un moment de la vie où les revenus sportifs s'effondrent brutalement. Pour mesurer l'importance de ce dispositif, il faut rappeler que selon l'étude CIES publiée en 2024, 78 % des ex-internationaux sénégalais vivent actuellement avec moins de 150 mille francs CFA par mois après leur carrière, une situation indigne pour des personnes qui ont apporté tant de fierté à la nation et qui se retrouvent souvent en difficulté financière.
Le deuxième pilier reposerait sur la création d'académies de formation copropriétées par les champions eux-mêmes, étendant et généralisant le modèle éprouvé de Diambars qui a fait ses preuves depuis 2003 et formé plus de cent cinquante joueurs professionnels entre 2010 et 2025. Le modèle économique actualisé au contexte 2026 serait le suivant : chaque champion investirait 50 millions de francs CFA dans une nouvelle académie à créer, cet apport étant complété par 200 millions de francs CFA provenant de l'État via un Fonds de Développement du Sport et de bailleurs internationaux comme l'AFD [Agence française de développement] ou la KfW Development Bank [Banque de développement publique allemande] intéressés par le développement du sport africain et la formation de la jeunesse. Le retour social de cet investissement serait la formation gratuite de 300 jeunes par an dans chacune des 5 à 6 académies créées, soit 1500 à 1800 jeunes formés annuellement entre 2028 et 2040, contribuant ainsi massivement au développement du football de base et à la détection de futurs talents pour les prochaines CAN et Coupe du monde. Le retour financier, sans être l'objectif principal, serait néanmoins substantiel : les académies percevraient des commissions de 10 à 15 % sur les transferts futurs de leurs anciens pensionnaires qui réussiraient une carrière professionnelle en Europe ou ailleurs. Le précédent inspirant de Didier Drogba et de l'Académie de l'ASEC Mimosas en Côte d'Ivoire illustre parfaitement la viabilité de ce modèle : cette structure a généré plus de 80 millions d'euros en transferts entre 2010 et 2025, tout en formant des centaines de joueurs qui, même sans atteindre les sommets, ont eu accès à une éducation de qualité et à des opportunités qui ont changé leur vie, créant ainsi un cercle vertueux de développement.
Le troisième pilier introduirait une innovation financière majeure à travers l'émission d'obligations souveraines dédiées baptisées «Champions d'Afrique 2025», s'inspirant des obligations à impact social qui se sont développées en Afrique entre 2022 et 2025. L'État émettrait en mai 2026 un emprunt obligataire spécifique d'un montant total de 50 milliards de francs CFA destiné à financer des infrastructures sportives et éducatives, avec une souscription prioritaire offerte aux champions qui investiraient 40 % de leur prime en obligations, soit 30 millions de francs CFA par joueur. Le rendement garanti de 7 % annuel sur 15 ans courant jusqu'en 2041, indexé sur l'inflation pour protéger le pouvoir d'achat dans le contexte inflationniste, serait substantiellement supérieur aux rendements des placements classiques qui plafonnent à 3 à 4 % réel. L'avantage fiscal prendrait la forme d'une exonération totale d'impôts sur les intérêts perçus, rendant ces obligations particulièrement attractives avec un rendement net équivalent à 10 à 11 % pour les personnes dans la tranche d'imposition supérieure. La liquidité serait assurée par la négociabilité de ces titres sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières à partir de 2031, permettant ainsi aux détenteurs de récupérer leur capital en cas de besoin impérieux. Le calcul pour un joueur investissant 30 millions de francs CFA en 2026, soit 40 % de sa prime actuelle, donnerait les résultats suivants : des intérêts annuels de 2 millions 100 mille francs CFA créant un flux de revenus stable et prévisible de 2027 à 2041, et une valeur totale à l'échéance de 2041 comprise entre 65 et 75 millions de francs CFA en valeur nominale en incluant le capital et les intérêts cumulés. Par comparaison, le même montant placé dans une épargne classique rémunérée à 2 % réel ne générerait qu'environ 38 millions de francs CFA en 2041, démontrant la supériorité nette de l'option obligataire dans le contexte financier actuel.
Le quatrième pilier mettrait en place un programme structuré d'entrepreneuriat sportif intitulé «Champions Entrepreneurs», reconnaissant que la transition vers la vie post-sportive nécessite un accompagnement spécifique que les fédérations et clubs n'offrent pas actuellement. Le dispositif comprendrait d'abord une formation exécutive MBA sportif développée en partenariat entre les grandes écoles de commerce européennes, nord-américaines et canadiennes et celles de Dakar, programme qui serait lancé en septembre 2026 avec une première promotion de quinze champions actuels et anciens, adapté aux réalités et aux besoins spécifiques des athlètes de haut niveau avec des modules en management, finance, marketing sportif et gestion de carrière. Un accompagnement personnalisé à la création d'entreprises dans les secteurs liés au sport, tels que les équipementiers, les centres sportifs privés qui connaissent un boom, les médias spécialisés qui explosent avec la digitalisation, ou les agences de communication sportive, serait assuré par des experts. L'accès au financement serait facilité par un crédit bonifié à taux préférentiel de 2 %, contre 8 à 12 % sur le marché classique, cette bonification étant financée par un fonds public dédié doté de 5 milliards de francs CFA. Une garantie d'État couvrant 70 % du crédit réduirait considérablement le risque pour les banques et faciliterait l'accès au financement même pour des porteurs de projets sans expérience entrepreneuriale préalable. Les statistiques internationales de l'étude FIFPRO [Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels] 2024 révèlent qu'en Europe, 68 % des ex-footballeurs professionnels créent une entreprise dans les 10 ans suivant leur retraite sportive, contribuant ainsi significativement au tissu économique. Au Sénégal, ce taux plafonne tragiquement à 12 % en 2025 selon l'enquête de la Fédération Sénégalaise, reflétant un manque criant de formation, de capital et d'accompagnement. Le potentiel économique inexploité est considérable : si 30 champions créaient des PME viables, cela générerait entre 600 et 1200 emplois directs et contribuerait au PIB à hauteur de 8 à 15 milliards de francs CFA.
Le cinquième pilier institutionnaliserait l'engagement social des champions à travers la création d'un Fonds d'impact social baptisé «Terranga Solidaire», s'inspirant de la valeur sénégalaise traditionnelle d'hospitalité et de solidarité qui reste centrale dans la culture nationale. Le mécanisme serait basé sur l'abonnement volontaire : chaque champion contribuerait volontairement 10 % de sa prime au fonds, soit 7 millions 5 cent mille francs CFA. L'État et les partenaires au développement comme la Banque mondiale, l'UNICEF et l'OMS [Organisation mondiale de la santé] qui ont manifesté leur intérêt créeraient un effet de levier en multipliant par quatre cette contribution, de sorte qu'un franc CFA versé par un champion se transformerait en cinq francs CFA disponibles pour l'investissement social. La finalité exclusive serait la construction d'infrastructures communautaires dans les régions défavorisées : centres de santé conformes aux normes OMS, écoles primaires et collèges, terrains de sport multi-usages, points d'eau potable, etc. L'exemple concret et inspirant du modèle Sadio Mané illustre la puissance de cette approche : l'international sénégalais a financé entre 2021 et 2024 la construction d'un hôpital à Bambali pour 700 millions de francs CFA et d'une école pour 300 millions de francs CFA, touchant directement 50 mille bénéficiaires dans la région de Sédhiou. Si tous les champions de la CAN 2025 adoptaient collectivement ce modèle, l'investissement total mobilisé atteindrait 11 milliards de francs CFA grâce à l'effet de levier, permettant de créer entre 15 et 30 centres de santé et 20 à 40 écoles d'ici 2032, touchant ainsi entre 500 mille et 800 mille Sénégalais dans les régions de Kolda, Sédhiou, Kédougou, Matam et Tambacounda prioritaires selon le Plan national de développement sanitaire 2024-2028. L'impact transcenderait largement la simple infrastructure physique pour créer un changement culturel profond dans la perception du rôle social des élites, particulièrement important dans le contexte de montée des inégalités.
Le sixième pilier consisterait en la création d'un cadre fiscal incitatif innovant à travers l'instauration d'un «Statut de Champion national» offrant des avantages fiscaux substantiels mais conditionnés. L'exonération totale d'impôt sur la prime, qui est actuellement taxée au taux standard de 35 % selon le Code général des impôts en vigueur, serait accordée sous une condition stricte : au moins 60 % de la prime devrait être réinvestie dans l'économie sénégalaise sous forme d'actions, d'obligations, d'immobilier productif ou de création d'entreprise, excluant donc les dépenses de consommation ostentatoire comme les véhicules de luxe ou les résidences secondaires à l'étranger. L'économie fiscale immédiate pour un champion recevant 75 millions de francs CFA atteindrait 25 millions 250 mille francs CFA, somme non négligeable représentant 35 % de la prime brute. Mais le bénéfice pour l'État serait encore plus important à moyen terme : des investissements productifs de 45 millions de francs CFA (60 % de 75 millions) multipliés par 30 champions représenteraient 1 milliard 350 millions de francs CFA injectés dans l'économie réelle entre 2026 et 2027, créant emplois, richesses et recettes fiscales futures bien supérieures au manque à gagner fiscal initial de 787 millions 50 mille francs CFA. Ce dispositif transformerait intelligemment une dépense publique en investissement productif, avec un multiplicateur fiscal estimé entre 1,8 et 2,3 selon les modèles appliqués aux données sénégalaises de 2022-2025.
L'analyse que je viens de conduire révèle que le modèle actuel de récompenses mis en place, bien que témoignant d'une générosité indéniable de l'État et d'une reconnaissance légitime du mérite sportif des champions, souffre de trois limites structurelles majeures qui en réduisent considérablement l'impact à long terme. Premièrement, la volatilité temporelle constitue une faiblesse inhérente : les revenus sont concentrés sur un moment précis, créant une situation de richesse soudaine qui disparaît aussi vite qu'elle est apparue, sans mécanisme de pérennisation. Deuxièmement, l'effet de signal demeure ambigu voire contre-productif dans le contexte sénégalais : en privilégiant des primes liquides massives et des terrains résidentiels dans des zones balnéaires prisées, le système valorise implicitement la consommation ostentatoire et le prestige immobilier plutôt que l'investissement productif et la contribution au développement national. Troisièmement, nous sommes confrontés à une opportunité historique manquée : le soft power considérable que représentent ces champions en 2026, leur notoriété internationale amplifiée par les réseaux sociaux et les médias numériques, leur capacité à influencer les comportements et les choix de millions de jeunes Sénégalais, tout cela n'est pas capitalisé de manière structurée au service du développement national tel qu'envisagé dans l’horizon Sénégal 2050.
Ma recommandation stratégique articule trois horizons temporels complémentaires qui, ensemble, créent un écosystème complet de valorisation adapté aux réalités démographiques, économiques et sociales du Sénégal. À court terme, sur une période d’un à trois ans entre 2026 et 2029, je préconise de ne retenir X1 millions de francs CFA de la prime en numéraire au lieu des 75 millions actuels, ce qui reste une somme très substantielle et symboliquement forte représentant des années de salaire moyen sénégalais selon les données ANSD 2025. Cette escompte apparente serait immédiatement compensée par l'attribution de Y1 millions de francs CFA en obligations souveraines «Champions d'Afrique 2025» offrant un rendement garanti de 7 % annuel et une liquidité différée à partir de 2031, créant ainsi un pont entre satisfaction immédiate et construction patrimoniale.
À moyen terme, sur une période de trois à six ans entre 2029 et 2035, l'attribution d'actions dans des entreprises publiques stratégiques via le «Fonds des Champions du Sénégal», pour une valorisation initiale de X2 millions de francs CFA aux cours de 2026, créerait un actif financier performant générant des dividendes récurrents. Simultanément, l'attribution de terres agricoles entièrement aménagées dans des zones à fort potentiel agricole de la Vallée ou de Casamance générerait des revenus annuels à partir de 2029-2030 après la phase de montée en charge, créant ainsi une source de revenus stable et croissante qui sécuriserait la transition post-carrière des champions.
À long terme, sur une période de dix à trente ans correspondant à l'essentiel de la vie post-sportive, la constitution d'un fonds de pension garantirait une dignité financière après la carrière en versant une pension mensuelle confortable lorsque les champions auront 35 à 40 ans. La transmission d'un patrimoine substantiel et diversifié aux générations futures transformerait la gloire éphémère d'une victoire sportive en fondation économique durable pour plusieurs générations, créant ainsi un impact transgénérationnel qui transcende largement la carrière sportive d'un individu et bénéficie à ses enfants.
L'impact économique global que permettrait ce nouveau paradigme peut être estimé avec une rigueur raisonnable en s'appuyant sur les données empiriques de 2022-2025 et les projections macroéconomiques officielles 2026-2035. La création de richesse serait deux à quatre fois supérieure au modèle actuel sur une période de vingt ans entre 2026 et 2046, grâce aux effets composés de l'investissement productif et de la valorisation des actifs qui ont montré des rendements moyens de 6 à 8 % entre 2022 et 2025. La création d'emplois directs atteindrait entre 1500 et 3000 postes de travail pérennes dans des secteurs variés, de l'agriculture aux services en passant par l'industrie agro-alimentaire et les PME créées par les champions entrepreneurs. La contribution cumulée au PIB national sur vingt ans se situerait entre 25 et 45 milliards de francs CFA, soit un multiplicateur économique exceptionnel de 15 à 30 fois par rapport à l'investissement public initial de 1,8 milliard de francs CFA. Les retombées sociales, bien que plus difficiles à quantifier, seraient potentiellement encore plus importantes : transformation des mentalités de la jeunesse vis-à-vis de l'entrepreneuriat et de l'agriculture qui ne sont plus perçus comme des activités de second rang, émergence de modèles de réussite alternatifs au modèle du joueur consommateur, renforcement de la cohésion nationale par la démonstration qu'excellence et contribution au bien commun peuvent aller de pair.
Ce nouveau paradigme transforme fondamentalement le statut même des champions dans la société sénégalaise. Au lieu de demeurer des icônes éphémères dont la gloire s'estompe progressivement avec le temps et dont la situation financière se dégrade souvent dramatiquement après la retraite sportive comme l'ont montré les études sur les champions de 2002, ils deviendraient des bâtisseurs pérennes de l'économie sénégalaise, des entrepreneurs créant des emplois, des investisseurs contribuant au développement des entreprises publiques et privées, des agriculteurs participant à la sécurité alimentaire nationale, des mécènes finançant des infrastructures sociales dans les régions défavorisées, des formateurs transmettant leur savoir-faire aux générations futures dans les académies. Leur contribution à la nation ne se limiterait plus aux 120 minutes glorieuses de la finale du 19 janvier 2026 contre le Maroc, mais s'étendrait sur des décennies jusqu'en 2050 et au-delà à travers la création d'emplois, la production de richesses, la formation de jeunes générations, le financement d'infrastructures sociales.
En définitive, rationaliser les primes en 2026 ne signifie nullement diminuer la reconnaissance due aux champions de la CAN 2025, ce serait même une lecture erronée et réductrice de ma proposition. Il s'agit au contraire d'optimiser cette reconnaissance pour maximiser son impact sur trois générations distinctes mais interdépendantes dans le Sénégal de 2026 à 2050 : les champions eux-mêmes, aujourd'hui âgés de 17 à 37 ans, qui méritent une sécurité financière durable jusqu'au-delà de 2050 et pas seulement une richesse éphémère qui s'évapore; leurs enfants et petits-enfants qui hériteront d'un patrimoine solide et diversifié leur offrant des opportunités accrues dans le Sénégal émergent de 2040-2050; et la nation sénégalaise dans son ensemble, particulièrement sa jeunesse qui représente 75 % de la population, qui bénéficiera des externalités positives multiples générées par ce nouveau modèle.
L'excellence sportive, qui représente une des rares ressources véritablement abondantes dont dispose le Sénégal en 2026 avec une production continue de talents depuis les années 2000, mérite l'excellence économique dans sa valorisation.
C'est cette ambition qui doit guider la réforme nécessaire du système actuel de récompenses pour que la victoire de janvier 2026 serve non seulement à célébrer le présent mais à construire l'avenir du Sénégal.
Professeur Thierno THIOUNE,
Agrégé des facultés d’économie

[*] Le jury d’appel de la CAF a retiré au Sénégal le titre de champion d’Afrique et l’a attribué au Maroc. La Fédération sénégalaise de football (FSF) a fait appel de cette décision en saisissant le Tribunal arbitral du sport (TAS), qui ne devrait pas rendre sa décision avant la prochaine Coupe du monde (11 juin-19 juillet).