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« Malheur à celui qui a le plus petit mouton » : Quand la Tabaski se transforme en "obligation de performance"

Auteur: Léna Thioune

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« Malheur à celui qui a le plus petit mouton » : Quand la Tabaski se transforme en "obligation de performance"

À mesure que la Tabaski approche, les marchés à bétail se remplissent, les ateliers de couture débordent de commandes et les familles multiplient les dépenses. Dans les rues de Dakar, l’effervescence de l’Aïd el-Kébir est déjà suffocante. Mais derrière les moutons exposés et les préparatifs festifs, la pression sociale et financière devient étouffante pour de nombreux Sénégalais.

Comme les fruits de l’infortune, chaque famille pense que les moments stressants de veille de Tabaski disparaîtraient avec le temps. Mais chez Modou Fall, pêcheur à Ngor, chaque année, les inquiétudes sont tatouées sur son visage ridé à la veille de la fête. Le quadragénaire a trois enfants de 10, 7 et 4 ans, mais entrevoit le 28 mai 2026 avec une mine sombre. « Je ne vois même pas le diable pour tirer sa queue. Je n’ai pas encore de mouton et mes enfants doivent s’habiller le jour de la Tabaski », peste ce père de famille, le regard dans le vide avec sa barbe poivre et sel.

Entre les habits neufs, les chaussures, les perruques, les cadeaux, les repas et les dépenses familiales, beaucoup vivent cette période avec anxiété. Un fait divers hors du commun relayé ces derniers jours en dit long sur cette pression que subissent certains Sénégalais. À Thiès, l’affaire a même pris une tournure dramatique : D. Guèye, chauffeur de taxi et gestionnaire d’une tontine regroupant près de 80 conducteurs, a disparu avec environ 17 millions de FCFA destinés aux préparatifs de la Tabaski. Dans ce même registre, un jeune ferrailleur a été reconnu coupable du vol d’un mouton, expliquant son geste par des difficultés financières. Des histoires qui mettent au grand jour les tensions qui entourent désormais une fête autrefois vécue dans plus de simplicité.

« Je veux que tout soit parfait »

Pour Amy Ndiaye, récemment mariée, cette première Tabaski dans sa belle-famille est vécue avec excitation mais aussi avec une forte pression. « Cette année, il y a une particularité, je la passe avec ma belle-famille. C’est spécial et stressant à la fois avec une certaine pression. Je veux que tout soit parfait pour la première fois », confie-t-elle. À cela s’ajoutent les exigences culturelles et sociales. « Je doit acheter des cadeaux pour ma belle-mère et mes belles-sœurs parce que c’est cela la tradition au Sénégal. C’est diamétralement opposé à quand j’étais célibataire », explique-t-elle, reconnaissant vivre cette période « avec un grand stress et beaucoup de pression ». 

Comme beaucoup de femmes, Amy évoque aussi le poids du regard des autres : « Nous, en tant que femmes, on veut toujours apporter une touche particulière : porter de beaux habits chers et classe, une belle perruque, acheter de nouvelles vaisselles… Parce que si on ne le fait pas, on sera gêné ».

Dans les quartiers populaires comme dans les classes moyennes, les ménages tentent tant bien que mal d’anticiper pour limiter les dégâts. Ndèye Mbaye confie avoir acheté les habits des enfants depuis plusieurs semaines. « Il ne reste plus qu’au tailleur de les terminer, car c’est surtout cela qui est le plus stressant », souffle-t-elle. Mais cette organisation cache une réalité économique pesante. « Entre les préparatifs de la fête, les besoins des enfants, les attentes de l’entourage et les charges de fin de mois comme le loyer ou la scolarité, ça devient lourd », confesse la mère de famille.

« Malheur à celui qui a le plus petit mouton »

Chez Diégane Diouf, la Tabaski est devenue synonyme de dépenses énormes. « Comme chaque année chez nous au Sénégal, à l’approche de la Tabaski, on doit forcément trouver de beaux habits et cela coûte cher. Il y a également le mouton et le repas… toute une fortune qu’il faudra dépenser », explique-t-il. Malgré la flambée des prix, il estime que les parents n’ont souvent pas d’alternative : « Les enfants ne comprendront pas la situation socio-économique ».

Au-delà des dépenses, il évoque surtout une compétition sociale devenue omniprésente. « Malheur à celui qui a le plus petit mouton que son voisin. Les enfants ne vont pas le comprendre. Au-delà de l’aspect religieux, il faut exposer tout ce qu’on a amassé comme richesse à travers les habits, les moutons, la manière dont on célèbre », affirme M. Diouf. Selon lui, les réseaux sociaux aggravent encore davantage cette pression : « Les gens sont en concurrence à la recherche de "vues" et de validation. Aujourd’hui, on est constamment sous pression à l’approche de la Tabaski », reconnaît-il. Pour certains ménages, cette quête du paraître pousse parfois au surendettement. « Certains iront même jusqu’à faire des prêts quitte à avoir des problèmes après la fête. Des hommes subissent des exigences de la part de leurs épouses et sont parfois obligés d’aller chercher des choses au-dessus de leurs moyens », regrette-t-il.

Le poids du regard social

Pour la sociologue Halima Dia, la Tabaski dépasse largement sa dimension religieuse. Elle constitue, explique-t-elle, « un fait social total », mobilisant à la fois les dimensions religieuses, économiques, familiales et symboliques de la société sénégalaise. « Autrefois, la Tabaski était vécue dans une relative simplicité, centrée sur le sacrifice religieux, la communion familiale et le partage. Aujourd’hui, sous l’effet de l’urbanisation, de la mondialisation culturelle et des réseaux sociaux, la fête s’est en partie spectacularisée », analyse-t-elle.

Selon la sociologue, le mouton, les vêtements, les repas ou encore la mise en scène sur les plateformes numériques sont devenus des marqueurs visibles de réussite sociale. « Le regard du voisinage, de la famille élargie et de la communauté peut transformer un acte religieux en obligation de performance sociale », souligne-t-elle. Cette dynamique crée un profond décalage entre les attentes sociales et les capacités économiques réelles des ménages. « Certaines familles s’endettent, contractent des prêts informels ou sacrifient des dépenses essentielles pour répondre aux attentes sociales. La fête, censée être source de bénédiction et de joie, devient alors source d’angoisse », avertit-elle.

Le mouton, symbole religieux et casse-tête économique

Cette année encore, la quête du mouton vire au casse-tête. À Dakar, certains béliers dépassent les 200 000 FCFA alors que le Smig reste inférieur à 70 000 FCFA. Le mouton du sacrifice, principal souci des chefs de famille, est devenu inaccessible pour une partie des Sénégalais. Pour un pays qui comptait plus de 8 millions d’ovins en 2021 selon une étude de l’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR) publiée en mars 2023, quelque 584 418 moutons avaient déjà été enregistrés sur l’ensemble du territoire national au 15 mai 2026, pour les besoins de la Tabaski. Une évolution comparée à l’année dernière où l’on comptait 547 997 têtes à la même période. Les autorités interprètent cette avancée comme le signe d’une bonne mobilisation des éleveurs et des opérateurs de la filière, malgré les tensions économiques qui pèsent sur le pouvoir d’achat des ménages.

Vice-président de l’Association des consommateurs du Sénégal (Ascosen), Momath Cissé appelle les consommateurs à éviter les achats de dernière minute. « Si les consommateurs attendent le rush, cela va permettre aux vendeurs d’augmenter les prix parce que la demande explose », avertit-il. Si, selon lui, le niveau d’approvisionnement reste correct cette année, les coûts de l’alimentation du bétail continuent de peser sur les prix. Ceci, malgré le fait que le ministère du Commerce ait fixé, à travers un arrêté, un prix plafond pour l’aliment de bétail à Dakar : 8 500 FCFA ex-usine, 9 000 FCFA en gros et 9 500 FCFA au détail pour le sac de 50 kg.

Cependant, l’État du Sénégal n’a pas encore régulé le prix du foin qui reste l’un des principaux aliments des ovins au Sénégal. Sur le terrain, vendeurs et éleveurs dénoncent également la flambée du coût du foin. Alioune Seck, vendeur de foin depuis une dizaine d’années, décrit une hausse continue des prix. « Nous achetons le sac de foin à 7 000 francs en milieu rural. Avec le transport jusqu’à Dakar, on le revend entre 7 500 et 8 000 francs. Finalement, le foin est devenu plus cher que l’arachide », explique-t-il.

Afin de réguler le prix du mouton à l’approche de la Tabaski, l’Ascosen remet sur la table la vieille revendication de la vente du mouton au poids, « au pied », comme cela se pratique dans certains pays comme le Maroc pour éviter une cherté excessive des prix des moutons durant la période de Tabaski. Selon M. Cissé, ce système basé sur le poids permettrait davantage de transparence et limiterait les spéculations.

Par ailleurs, d’autres acteurs misent sur la production du marché local. Dans une interview accordée à Seneweb le 11 mai 2026, le vétérinaire Dr Abdoulaye Arona Kâ plaidait lui aussi pour une meilleure régulation des coûts de production. « Nous avons besoin d’environ 980 000 moutons de Tabaski chaque année et nous importons jusqu’à 400 000 têtes. L’État doit investir dans le marché local pour espérer une souveraineté animale », soutient-il. Selon lui, l’État doit surtout « homologuer le prix des intrants pour permettre aux éleveurs de vendre leurs moutons moins chers ».

Malgré tout, beaucoup de Sénégalais continuent de s’accrocher à l’esprit de partage et de solidarité qui accompagne traditionnellement la fête. Mais la Tabaski apparaît aujourd’hui comme le miroir des profondes fractures économiques et sociales qui traversent le pays.

Auteur: Léna Thioune
Publié le: Mercredi 20 Mai 2026

Commentaires (4)

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    BEBERT il y a 8 heures
    nos gus n'appliquent pas les textes...nos noirauds sont dans le paraitre...
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    Yallah Kessé nous Aide il y a 2 heures
    C'est fini c'est état d'esprit " d'effet de démonstration" aujourd'hui. Il n'y plus de riches au Sénégal, tous devenus classe moyenne . Les vrais riches milliardaires sont plus humbles et discrets. Le seul problème, c'est que bcp ne partagent plus. Ils n'offrent plus de moutons, même la Zakat des fois.
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    Citoyen il y a 7 heures
    Quelle pression en effet. Heureux de ne pas la subir et de faire ma zakat sereinement loin du paraître.
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    les libanais il y a 7 heures
    Les familles libanaises se cotisent pour acheter un mouton pour toute la grande famille et puis c'est finit, sans tambours ni trompettes, n'empêchent qu'ils sont riches, n'empêchent qu'ils vivent bien, et n'empêchent qu'ils n'en font pas tout un tas de paraitre. Les autres on s'embêtent à vouloir acheter chacun un mouton, à vouloir s'imposer des boulets culturels que la réligion ne nous impose pas. Restons lucides et focus sur nos vies. Evitons le gaspillage.
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    Karim-Rao il y a 6 heures
    Mane daal, damay pèssé dji 5 kilos yaap khar you baakh. Madame fait la tête déjà. Je m'en fiche comme de la semaine des 3 jeudi. Dou farata, souna rék la. Allah ne force personne. Si elle s'en va, je vais faire une bonne grillage, naane sama jus, sètaane football diaam ni gnoy...kou wakh béne mani fouk nak après...c'est quoi ce délire, hein??? diouroomi kilo pècé yaapou khar...ndaw lou reuy...kou mèr booqoo...😂
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    Karim-Saakal il y a 6 heures
    @Karim-Rao  grillade...
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    Fx il y a 4 heures
    Le walakana Senegalais cree tjrs les circonstances qui lui rendent plus walakana ..et plus revoltant ils vont appeler tout le monde pour demander de láide partout comme si c'est aux autres de lui assurer son comfort ...Je suis degoute !

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