Sur l’île de Gorée, les voix panafricanistes réclament justice et réparations pour les crimes coloniaux
Le 9 mai dernier, l’île de Gorée a accueilli une table ronde consacrée à la question des réparations liées aux crimes coloniaux et néocoloniaux commis en Afrique. Organisée par le Mouvement international pour les réparations (MIR) et Africa First, la rencontre, placée sous le thème « Justice et réparations », a réuni des universitaires, militants panafricanistes, représentants associatifs et de nombreux jeunes Sénégalais autour d’un débat devenu central dans plusieurs pays africains.
Au cœur des discussions figurait la nécessité pour le Sénégal et les États africains de porter officiellement des demandes de réparations à l’encontre de la France pour les crimes liés à l’esclavage, à la colonisation et au néocolonialisme, notamment le massacre de Thiaroye du 1er décembre 1944.
Cette rencontre intervient dans un contexte particulier marqué par l’adoption, à la fin du mois de mars, d’une résolution de l’ONU portée par le Ghana reconnaissant l’esclavage et le colonialisme comme parmi les crimes les plus graves contre l’humanité. Les intervenants ont toutefois estimé que cette avancée diplomatique devait désormais déboucher sur des actions concrètes afin d’éviter qu’elle ne reste symbolique.
Le choix de Gorée comme lieu de la conférence revêtait également une forte portée symbolique. L’île demeure l’un des principaux symboles de la traite négrière sur la côte ouest-africaine entre le XVe et le XIXe siècle.
Parmi les principaux intervenants figuraient Dr Dialo Diop, vice-président du Pastef chargé du panafricanisme et conseiller spécial du président de la République, Saliou Diop, enseignant-chercheur et sociologue panafricaniste, ainsi que l’historien Mouhamed Goloko, natif de Thiaroye.
Lors de son intervention, Mouhamed Goloko a estimé que le Sénégal devait impérativement constituer un dossier complet recensant l’ensemble des injustices subies depuis l’esclavage jusqu’au néocolonialisme afin d’engager un véritable processus de réparation avec la France.
« Il faut essayer de répertorier l’ensemble des injustices qui ont été subies par le Sénégal dans le cadre de l’esclavage, de la colonisation et du néocolonialisme », a-t-il déclaré, soulignant la nécessité de restaurer « une vérité historique » et de rendre leur dignité aux victimes africaines du système colonial.
L’historien a également insisté sur la nécessité de déconstruire les récits hérités de la période coloniale afin de promouvoir une histoire écrite « par des Africains et pour les Africains ». Évoquant Thiaroye, il a dénoncé ce qu’il qualifie de « mensonge d’État » autour du massacre perpétré par les autorités françaises.
Le massacre de Thiaroye reste l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire coloniale française en Afrique. En novembre 1944, des tirailleurs africains revenus de la Seconde Guerre mondiale réclamaient le paiement de leurs soldes impayées après avoir combattu pour la France. Face à leur contestation, les forces françaises avaient ouvert le feu sur eux dans le camp de Thiaroye, près de Dakar. Le nombre exact de victimes demeure inconnu. Les autorités françaises évoquent plusieurs dizaines de morts, tandis que de nombreux chercheurs estiment que le bilan réel pourrait atteindre plusieurs centaines de victimes africaines.
De son côté, Saliou Diop a insisté sur la nécessité d’adopter une approche juridique et collective à l’échelle panafricaine. Il a rappelé la récente décision d’un tribunal parisien condamnant l’État français pour avoir dissimulé les circonstances de la mort d’un tirailleur africain lors du massacre de Thiaroye.
Selon le chercheur, la France continue de refuser un véritable dialogue sur les réparations et la reconnaissance des responsabilités historiques. Il a appelé les États africains à saisir les juridictions africaines et internationales afin de construire un rapport de force susceptible de faire avancer le dossier.
« Avant même de parler de réparation ou de justice, il faut qu’ils puissent reconnaître », a affirmé Saliou Diop, plaidant pour la constitution d’un solide dossier juridique appuyé sur des archives et des preuves historiques.
Les intervenants ont également dénoncé l’attitude des anciennes puissances coloniales lors du vote de la résolution onusienne, rappelant que la France avait choisi de s’abstenir. Pour eux, cette position illustre une réticence persistante à reconnaître les crimes du passé et à engager un dialogue sérieux sur les réparations.
Dialo Diop a pour sa part critiqué ce qu’il considère comme l’hypocrisie d’un État français se présentant comme défenseur des droits humains tout en portant l’héritage de crimes coloniaux. Il a également dénoncé la perte de crédibilité des institutions internationales face à ces questions historiques.

Les participants ont unanimement souligné que le massacre de Thiaroye ne devait pas être considéré uniquement comme une affaire sénégalaise. Les tirailleurs tués en 1944 venaient de plusieurs territoires africains, ce qui impose selon eux une approche continentale de la mémoire et des réparations.
Pour Mouhamed Goloko, la résolution portée par le Ghana constitue ainsi « un début » qui doit désormais être prolongé par une mobilisation collective des États africains. Selon lui, aucune nation africaine ne dispose seule du poids diplomatique nécessaire pour imposer cette bataille mémorielle et judiciaire face aux anciennes puissances coloniales.
La rencontre de Gorée s’est finalement imposée comme une nouvelle étape dans la montée des revendications panafricaines autour des réparations. Entre travail de mémoire, exigences de justice et volonté de réécriture de l’histoire africaine, les participants ont affirmé leur volonté de transformer les débats symboliques en actions politiques et juridiques concrètes.
Commentaires (5)
Participer à la Discussion
Règles de la communauté :
💡 Astuce : Utilisez des emojis depuis votre téléphone ou le module emoji ci-dessous. Cliquez sur GIF pour ajouter un GIF animé. Collez un lien X/Twitter, TikTok ou Instagram pour l'afficher automatiquement.