BASSIROU DIOMAYE FAYE ET OUSMANE SONKO : LECTURE COMPORTEMENTALE D'UN TANDEM POLITIQUE EN MUTATION (Par Saliou Mbaye)
En moins de deux ans, le Sénégal a vécu une séquence politique inédite sur le continent : deux hommes sortis de prison, portés par un mouvement de rupture, accèdent au pouvoir avec une majorité écrasante et la promesse d’une gouvernance nouvelle. « Diomaye moy Sonko » — Diomaye est Sonko — résumait en trois mots ce que le peuple sénégalais avait choisi : non pas un homme, mais un projet ; non pas un leader, mais un tandem. Aujourd’hui, ce même slogan s’est retourné contre lui-même. Les divergences sont publiques, les tensions documentées, et la question qui traverse les cercles politiques, intellectuels et citoyens est aussi simple qu’elle est lourde de conséquences : que s’est-il passé ? Cette tribune ne prétend pas répondre par le jugement moral. Elle propose une lecture systémique, ancrée dans l’analyse des préférences comportementales et des orientations de valeurs, pour comprendre comment deux profils complémentaires dans l’opposition peuvent devenir des sources de friction au pouvoir — et ce que cela implique pour la cohérence du projet national.
UN COMPAGNONNAGE FORGE DANS L'ADVERSITE
Le tandem Bassirou Diomaye Faye / Ousmane Sonko ne s'est pas construit dans les salons du pouvoir, mais dans les prisons du régime sortant. Militants fondateurs du PASTEF — Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité — ils ont partagé épreuves judiciaires, emprisonnement simultané et libération commune grâce à la loi d'amnistie de 2024. Cette trajectoire commune a produit un capital de confiance rare en politique africaine contemporaine, symbolisé par le slogan de campagne « Sonko moy Diomaye » qui traduisait moins une confusion d'identité qu'une affirmation de continuité idéologique.
Dans cette configuration d'opposition, la hiérarchie était claire, l'objectif unificateur, et les divergences de tempérament absorbées par la primauté du but commun. Ce qui devait changer, et qui a effectivement changé, c'est la nature même du terrain sur lequel ces deux hommes allaient devoir se déployer.
L'INVERSION DES ROLES : UN DEFI SOUS-ESTIME
Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye est élu Président de la République avec 54% des voix au premier tour — une victoire historique rendue possible par la désignation de Sonko lui-même, empêché de concourir par la justice. Ousmane Sonko devient Premier ministre. L'architecture institutionnelle est posée, mais l'architecture psychologique et symbolique, elle, reste à redéfinir.
C'est précisément ce travail de redéfinition qui n'a pas eu lieu de façon explicite et structurée. Le second est devenu le premier. Le leader naturel, le second institutionnel. Cette inversion ne relève pas d'un simple changement d'organigramme : elle implique une redistribution des centres de gravité décisionnels, symboliques et relationnels que ni les deux hommes ni leur entourage ne semblent avoir pleinement anticipée.
DEUX PROFILS COMPORTEMENTAUX EN TENSION : UNE LECTURE PAR LA GRILLE DISC ET SPRANGER
Pour comprendre la nature de cette tension, il est utile de mobiliser deux cadres analytiques complémentaires.
La théorie des préférences comportementales de William Moulton Marston — modèle DISC, Emotions of Normal People, 1928 — distingue quatre dominantes : Dominance, Influence, Stabilité, Conformité. Sur la base des comportements publics observables, Ousmane Sonko présente un profil à dominante D marquée : décision rapide, affirmation publique, confrontation assumée, capacité à mobiliser par l'impulsion. Bassirou Diomaye Faye, lui, exhibe des traits davantage orientés S/C : délibération, prudence institutionnelle, recherche de consensus, attachement à la légitimité procédurale.
Ces profils complémentaires constituent, en opposition, une force indéniable : l'un impulse, l'autre structure et canalise. Mais au pouvoir, cette même complémentarité peut devenir source de friction dès lors que les rôles ne sont plus définis par une hiérarchie claire, et que chacun doit assumer une responsabilité pleine et entière devant l'État.
La grille d'Eduard Spranger — Types of Men, 1928 — permet d'affiner l'analyse par les orientations de valeurs. Sonko présente une orientation politique dominante au sens sprangerien du terme : la valeur centrale est le pouvoir comme levier de transformation. Diomaye manifeste une orientation davantage sociale et théorique, privilégiant la cohésion et la légitimité institutionnelle sur l'affirmation de puissance. Ces orientations différentes expliquent non pas un désaccord sur les fins — les deux partagent le projet souverainiste et panafricaniste — mais une divergence profonde sur les moyens, le rythme et la méthode.
LE POUVOIR COMME REVELATEUR : CHRONOLOGIE D'UNE FRICTION RENDUE PUBLIQUE
Les tensions, selon plusieurs observateurs, existaient depuis le début de leur compagnonnage, mais restaient contenues par la discipline partisane. Le pouvoir les a rendues visibles, puis publiques.
En juillet 2025, Ousmane Sonko franchit un seuil inhabituel en reprochant publiquement au Président un « manque d'autorité » et une « dérive technocratique » éloignée des idéaux du projet. Un chef de gouvernement qui critique ouvertement son chef d'État : le signal est fort.
En novembre 2025, la crise éclate autour d'un cas précis. Le Président Diomaye décide unilatéralement de remplacer Aïssatou Mbodj — proche alliée de Sonko — à la tête de la coalition Diomaye Président, au profit d'Aminata Touré, ancienne Première ministre de Macky Sall. La décision contredit directement la déclaration publique de Sonko, quelques jours plus tôt, selon laquelle « il n'y aura pas de changement à la tête de la coalition ». Le PASTEF répond par un communiqué refusant d'admettre que Diomaye « ait le pouvoir de démettre Aïssatou Mbodj » et déclarant ne partager « ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes » avec Aminata Touré.
Le 7 décembre 2025, Sonko reconnaît publiquement ses divergences avec le Président lors de la Journée des martyrs, devant une foule de militants. Le slogan originel « Diomaye moy Sonko » s'est désormais inversé dans la rue en « Diomaye du Sonko » — Diomaye n'est pas Sonko.
En février 2026, les tensions persistent. Des députés PASTEF reçus au Palais par le Président en sortent publiquement mal à l'aise. L'un d'eux déclare que « le problème entre Diomaye et Sonko reste entier » et risque de « continuer à polluer le parti et la gouvernance du régime ».
DEUX LOGIQUES IRRECONCILIABLES ? LA FIDELITE AUX ALLIES CONTRE LA PURETE PARTISANE
C'est ici que les deux remarques évoquées plus haut prennent toute leur signification analytique, et qu'elles éclairent la divergence comportementale de manière concrète.
La logique de Diomaye : ne pas trahir ceux qui ont servi
La décision de maintenir et restructurer la coalition Diomaye Président en l'ouvrant à de nouveaux alliés s'inscrit dans une cohérence profonde avec le profil S/C identifié. À la suite de son appel à l'autodétermination, Diomaye invitait ses alliés à rejoindre la nouvelle coalition, qui enregistrait un net regain d'adhésions. Pour Diomaye, les partenaires qui ont porté sa candidature en 2024 — souvent au prix de leur positionnement dans leurs propres partis — méritent une loyauté réciproque. Ces alliés avaient en effet travaillé activement lors des élections législatives de novembre 2024 pour assurer la victoire du PASTEF, alors même qu'ils n'étaient pas officiellement inclus sur les listes. Les écarter serait, dans sa grille de valeurs, une forme de trahison institutionnelle et morale. Sa préférence pour la cohésion, la reconnaissance et la légitimité inclusive l'amène donc à vouloir une coalition large, représentative et ouverte — quitte à y accueillir des figures controversées aux yeux du PASTEF.
La logique de Sonko : consolider le PASTEF, écarter les alliés de circonstance
Sonko, lui, obéit à une logique radicalement différente, cohérente avec son profil D dominant et son orientation politique au sens sprangerien. Le Bureau politique du PASTEF a réaffirmé sa volonté de restructurer la coalition en plaçant le PASTEF au centre, refusant de reconstruire une coalition avec des dignitaires recyclés de l'ancien régime ou des partis sans légitimité populaire.Pour Sonko, l'élection de 2024 a été gagnée par le PASTEF et par le peuple qui le soutient. Les alliés de la coalition Diomaye Président ont été des vecteurs utiles, mais leur rôle s'est arrêté là. Le PASTEF, sous sa direction, avait remporté 130 des 165 sièges lors des élections législatives, ce qui lui confère, à ses yeux, une légitimité électorale écrasante qui rend inutile — voire contre-productive — une ouverture vers des acteurs extérieurs au projet.
Ces deux logiques sont cohérentes en elles-mêmes. Elles sont en revanche structurellement incompatibles si elles s'exercent simultanément sur le même objet — la coalition — sans cadre d'arbitrage défini.
DESERTION OU TRANSFORMATION DE POSTURE ? POUR UNE LECTURE NON MORALISANTE
Qualifier cette évolution de « désertion » suppose une rupture de valeurs démontrable. Or, l'examen factuel révèle autre chose : non pas un abandon du projet, mais une divergence sur l'interprétation de ce projet et sur qui a l'autorité pour en définir les contours.
Trois lectures coexistent, non exclusives :
Lecture institutionnelle : Diomaye, en démissionnant de toutes les instances du parti après son élection pour « s'élever au-dessus des partis », a rompu le lien organique avec le PASTEF. Il exerce désormais une présidence à autonomie pleine, ce qui le place structurellement en position de divergence avec son Premier ministre, toujours à la tête du parti.
Lecture stratégique : Diomaye chercherait à élargir sa base électorale en vue de 2029, en s'émancipant du seul électorat PASTEF. La nomination d'Aminata Touré s'inscrirait dans cette logique d'ouverture, perçue comme une trahison par les plus orthodoxes du projet.
Lecture comportementale : conformément aux profils identifiés, Diomaye exprime désormais sans filtre ses convictions propres — rigueur institutionnelle, dialogue, légitimité procédurale — que la discipline de parti contenait auparavant. Le « verrou » du second qui se conforme au leader a sauté avec l'inversion des rôles.
Ces trois lectures convergent vers une même conclusion : la friction actuelle est moins le produit d'une trahison idéologique que d'un désalignement entre convictions personnelles, cadre institutionnel et dynamique relationnelle non renégociée.
PISTES DE REGULATION POUR L'INTERET NATIONAL
Si l'on adopte une approche systémique, trois leviers apparaissent essentiels pour stabiliser le tandem et préserver la cohérence du projet.
Première priorité : redéfinir explicitement l'objectif commun. Le passage de la conquête du pouvoir à son exercice exige une reformulation stratégique partagée — claire, temporellement bornée, avec des indicateurs mesurables. L'absence de cet objectif reformulé crée un vide que chacun comble par ses propres priorités et son propre style.
Deuxième priorité : clarifier formellement les périmètres décisionnels. Qui décide de quoi, dans quel cadre, avec quelle procédure d'arbitrage en cas de désaccord ? La crise Aida/Mimi illustre précisément l'absence de règles du jeu claires sur les frontières entre prérogatives présidentielles et prérogatives partisanes.
Troisième priorité : institutionnaliser la régulation relationnelle. Les théories contemporaines du leadership exécutif — notamment les travaux sur les dual Executive et les cohabitations intra-coalition — soulignent qu'un tandem stable repose sur des mécanismes explicites de dialogue, d'arbitrage et de gestion des désaccords. L'intelligence émotionnelle, relationnelle et situationnelle ne peut être laissée à la bonne volonté conjoncturelle des acteurs.
CONCLUSION : COMPRENDRE AVANT DE JUGER, AGIR AVANT QU'IL SOIT TROP TARD
« Diomaye moy Sonko » était une promesse de continuité. « Diomaye du Sonko » est le constat d'une divergence. Entre les deux, il y a peut-être simplement le poids du réel, la complexité de gouverner et deux tempéraments qui n'ont plus la même configuration pour se compléter.
La question centrale n'est pas : qui a changé ? Elle est : le contexte a-t-il changé plus vite que les mécanismes d'ajustement du tandem ?
Sauver ce tandem n'est pas une question de loyauté sentimentale. C'est une question d'intérêt national. Le Sénégal a porté ces deux hommes au pouvoir sur la promesse d'une rupture cohérente. Cette promesse ne sera tenue que si les deux acteurs — et leur entourage — ont la lucidité de comprendre leurs différences, la maturité de les réguler, et le courage de subordonner leurs dynamiques personnelles à l'objectif collectif qu'ils se sont donnés devant le peuple.
Saliou MBAYE
Coach professionnel certifié
Expert en analyse comportementale
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