Sans vérité, l’État de droit ne tient pas (Par Ibrahima Fall)
On imagine souvent que les plus grandes menaces qui pèsent sur un État de droit sont les coups d’État, les violences ou les crises institutionnelles.
Pourtant, les premières fissures apparaissent souvent bien avant. Elles apparaissent lorsqu’une société cesse progressivement d’accorder de la valeur à la vérité.
Entendons-nous cependant sur le sens des mots. Il n’est pas question ici de vérité philosophique, religieuse ou scientifique. Il est question d’une exigence plus modeste, mais décisive pour toute démocratie : la fidélité aux faits.
Une démocratie peut vivre de désaccords profonds. Elle ne peut durablement vivre sans un socle commun de faits. En effet, l’Etat de droit ne repose pas seulement sur une Constitution, des lois ou des tribunaux. Il repose aussi sur une infrastructure invisible : la confiance.
Paul Valéry écrivait que « le monde social est fiduciaire ». La vie collective repose sur une confiance partagée. La monnaie n’a de valeur que parce qu’on lui fait confiance. Les contrats n’ont de valeur que parce que les engagements sont présumés tenus. Les institutions n’ont d’autorité que parce que les citoyens leur accordent du crédit.
Il en va de même de la parole publique. Lorsqu’elle cesse d’engager ceux qui la prononcent, c’est toute l’architecture de la confiance qui commence à se fragiliser : les promesses deviennent réversibles, les contradictions n’appellent plus d’explication, les faits comptent moins que les appartenances.
Dès lors, la question n’est plus : « Quels sont les faits ? », mais : « Qui les énonce ? ».
À partir de cet instant, les faits cessent d’être un bien commun. Ils deviennent des instruments de mobilisation politique.
Toutes les démocraties connaissent cette tentation. Les plus anciennes n’en sont pas immunisées mais elles disposent souvent d’une mémoire institutionnelle, de contre-pouvoirs, de traditions administratives et d’habitudes démocratiques construites au fil des crises.
Les démocraties plus jeunes font face à une difficulté supplémentaire. Les institutions peuvent être créées rapidement mais les habitudes qui leur donnent vie demandent beaucoup plus de temps.
Ainsi une constitution peut être adoptée en quelques mois mais une culture de la fidélité aux faits se construit, elle, au fil des générations.
C’est précisément là que les ressources culturelles d’une nation deviennent décisives. Que les juristes parlent de Constitution ou les politistes d’institutions, une même réalité s’impose : aucune institution ne fonctionne durablement sans les vertus civiques qui l’animent.
Au Sénégal, ces ressources existent. Le jom est le courage d’assumer ses paroles; le ngor est le refus de dissocier ce que l’on affirme de ce que l’on fait; le kersa rappelle qu’il existe des limites morales qu’aucun intérêt immédiat ne devrait faire oublier.
Ces valeurs ne relèvent pas uniquement du patrimoine culturel. Elles constituent des institutions informelles car elles produisent de la confiance, elles rendent la coopération possible, elles donnent de la crédibilité aux institutions formelles.
Ainsi, aucune loi ne peut obliger un peuple à être honnête. Aucun décret ne peut fabriquer la confiance. Aucune Constitution ne peut créer, à elle seule, une culture de la responsabilité. C’est pourquoi la banalisation des contradictions, de la parole sans conséquence ou du déni des faits n’est jamais une simple question de communication politique. Elle atteint les fondations invisibles de l’État de droit.
Ce mécanisme n’est d’ailleurs pas propre à la politique.
Les dirigeants d’entreprise le connaissent bien.Une organisation ne fonctionne pas durablement parce que ses procédures sont bien conçues. Elle fonctionne parce que chacun croit aux informations qui circulent, aux décisions qui sont prises et aux engagements qui sont tenus. Lorsque cette confiance disparaît, les contrôles se multiplient, les procédures s’alourdissent, les coûts augmentent et la performance finit par s’effondrer.
Il en va de même pour une démocratie.
Il n’existe pas de bonne gouvernance sans infrastructure sociale, morale et politique. La fidélité aux faits fait partie de cette infrastructure invisible.
Un paradoxe mérite toutefois d’être souligné.
Dans une société comme le Sénégal où la religion occupe une place importante dans la vie collective, la vérité est présentée comme une exigence spirituelle fondamentale.
Pourtant, dans le débat public, il arrive que la fidélité à un camp l’emporte sur la fidélité aux faits.
Cette tension ne met pas en cause la foi. Elle rappelle simplement qu’une valeur ne transforme une société que lorsqu’elle est effectivement incarnée.
Néanmoins, ne nous y trompons pas. La cacophonie n’est pas un problème. Le désaccord n’est pas un problème. La pluralité des opinions n’est pas un problème. Ils sont le signe d’une démocratie vivante car démocratie n’a pas besoin d’unanimité. Elle a besoin d’une exigence commune : que les faits demeurent plus forts que les appartenances.
Le véritable danger apparaît lorsque l’appartenance à un camp devient le critère à partir duquel les faits sont reconnus, contestés ou ignorés. À partir de cet instant, le débat ne porte plus sur l’interprétation des faits.Il porte sur leur existence même. Or le réel finit toujours par avoir le dernier mot. On peut longtemps contourner les faits dans les discours. On ne les contourne jamais dans la réalité.
Une entreprise qui refuse les faits finit par échouer. Une politique publique qui ne part pas des faits finit par produire les effets mêmes qu’elle voulait éviter. Une démocratie qui s’éloigne durablement des faits finit, elle aussi, par se heurter au réel. Et le réel rappelle toujours qu’aucun discours, aussi séduisant soit-il, ne peut durablement abolir les faits.
La fidélité aux faits n’est donc pas un luxe moral. Elle est une nécessité institutionnelle. Elle constitue le premier investissement d’une démocratie dans son propre avenir car il ne peut y avoir de confiance sans fidélité aux faits. Et sans confiance, même avec toute la bonne volonté du monde, il y a peu de chances que l’intendance suive, pour reprendre une expression désormais canonique.
Ibrahima Fall est docteur en sciences de gestion de l’École des Mines de Paris (Mines Paris – PSL), président-fondateur du cabinet d’études et d’expertise en management Hommes & Décisions.
Il est l’auteur de L’Entreprise contre la connaissance du travail réel : l’humain d’abord ou le syndrome du sacrifié en premier (Éditions L’Harmattan). Il a également co-coordonné, en 2026, l’ouvrage de référence Le commandement ne dort jamais : transformer ou périr, publié aux Éditions de l’Aube sous le haut patronage du Centre des hautes études militaires (CHEM).
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