Paul Sédar Ndiaye : « L'amour n’est pas une fête dans le calendrier, c'est un toit que l'on construit brique par brique »
À l’occasion de la Saint-Valentin, célébration mondiale de l’amour chaque 14 février, de nombreuses interrogations surgissent sur sa signification réelle, ses effets sur la vie de couple et sa place dans nos sociétés contemporaines.
Dans cette interview accordée à Seneweb, Paul Sédar Ndiaye, auteur du roman L’Équilibre du Cœur récemment publié, propose une lecture critique de cette célébration à la lumière des dynamiques conjugales qu’il explore dans son œuvre.

Il analyse les tensions entre amour, attentes sociales et héritages culturels, tout en questionnant les fondements du couple moderne face aux pressions symboliques et émotionnelles que cristallise le 14 février.
Vous venez de publier, il y a quelques semaines, L’Équilibre du Cœur. Ce roman est-il né d’une observation sociale, d’une expérience personnelle ou d’une réflexion théorique sur le couple ?
Ce roman est né d'une frustration et d'une fascination. J’ai été profondément attristé par le nombre élevé de relations prometteuses qui se terminent mal en raison de malentendus persistants. En même temps, j’ai éprouvé une profonde curiosité pour comprendre comment, dans une société qui met l’accent sur l’amour, on continue d’enseigner la méfiance.
Il est d’abord le fruit d’une observation attentive de la société sénégalaise contemporaine, où les modèles de couple sont en pleine redéfinition, tiraillés entre les aspirations à la modernité et le poids des traditions. En tant que manager, j'ai appris que les non-dits sont le poison de toute organisation. J'ai voulu montrer que c'est encore plus vrai dans la plus petite et la plus complexe des organisations : le couple.
Il y a, bien sûr, une part de réflexion personnelle. Non pas au sens d’une autobiographie, mais d’une interrogation qui m’habite depuis longtemps : comment concilier l’amour, qui est par essence une forme de lâcher-prise, avec la nécessité de se préserver en tant qu’individu ? Enfin, il y a une dimension philosophique. Mon premier essai, Téranga, explorait le leadership à travers le prisme de nos valeurs ancestrales. Avec L’Équilibre du Cœur, je prolonge cette démarche en appliquant une sagesse ancienne, celle de Kocc Barma Fall, à la question la plus intime qui soit : celle du couple. Finalement, ce livre est né là où mon expertise de manager et mes angoisses d'homme se sont rencontrées.
Le titre évoque une tension permanente : quel « équilibre » cherchez-vous à questionner ?
L’équilibre que je questionne est celui, extraordinairement fragile, entre la fusion et l’indépendance. C’est l’équilibre entre le « nous » du couple et le « je » de l’individu. Dans notre culture, l’amour est souvent perçu comme une fusion totale, un don de soi sans réserve. Mais cette vision porte en elle un danger : celui de la dissolution de l’individu, de la perte de son identité propre.
Le roman explore cette ligne de crête : jusqu’où peut-on aller dans le don de soi sans se renier ? Comment faire confiance à l’autre sans lui donner les clés de sa propre destruction ? L’équilibre du cœur n’est pas un état statique ; c’est une danse permanente entre deux pôles, une négociation constante entre l’amour pour l’autre et le respect de soi.
Dans le roman, l’amour semble fragile face au poids des traditions. Pensez-vous que le mariage moderne au Sénégal soit en crise ?
Je ne parlerais pas de « crise », mais plutôt d’une profonde mutation. Le mariage au Sénégal est aujourd’hui le théâtre d’une confrontation entre plusieurs modèles. D’un côté, le modèle traditionnel, communautaire, où le couple est une affaire de famille. De l’autre, le modèle occidental, individualiste, fondé sur l’amour romantique et l’épanouissement personnel.
Le problème est que nous essayons souvent de faire cohabiter les deux sans en avoir conscience. Nous voulons la passion du modèle occidental, mais nous restons soumis aux contraintes du modèle traditionnel. C’est cette hybridation non maîtrisée qui crée des tensions. Mon livre ne dit pas que l’amour est fragile, il dit qu’il le devient lorsqu’il est pris en étau entre des attentes contradictoires.
La maxime attribuée à Kocc Barma Fall joue un rôle central. Pourquoi avoir choisi de l’intégrer à l’intrigue ?
Kocc Barma Fall est notre Shakespeare sénégalais. Ses maximes sont des concentrés de notre ADN culturel. En choisissant celle-ci, je voulais mettre notre héritage sur le divan. Cette phrase est un miroir : elle reflète notre sagesse, mais aussi nos contradictions. C'est une clé pour comprendre pourquoi, au Sénégal, l'amour est toujours une affaire politique, une négociation entre le cœur et l'héritage.
Cette phrase, « Il faut aimer la femme, mais se garder de lui faire entièrement confiance », est à la fois un trésor de sagesse populaire et une source potentielle de méfiance. En l’intégrant à l’intrigue, je voulais montrer comment une parole ancienne peut devenir un acteur à part entière dans une relation. Elle incarne cette dualité : une immense capacité d’amour, mais aussi une méfiance structurelle envers la femme. Kocc Barma Fall ne nous a pas laissé un commandement, il nous a légué un miroir. J'ai juste osé regarder ce qu'il y avait dedans.
Selon vous, la tradition et les liens familiaux protègent-ils le couple ou contribuent-ils parfois à l’enfermer ?
Les deux, c’est là toute la subtilité. La tradition et la famille peuvent être un cocon protecteur. En cas de crise, la communauté soutient et arbitre. C’est une force immense, un filet de sécurité. Mais ce cocon peut aussi devenir une prison dorée.
L’omniprésence de la famille et le poids du regard social peuvent étouffer l’intimité. L’individu est sommé de faire passer les intérêts du groupe avant les siens. Dans mon livre, la mère d’Alassane veut protéger son fils, mais elle l’enferme dans une vision passéiste qui finit par le détruire. La protection devient alors une forme de contrôle.
Dans ce roman, la femme Yeuma est jugée plus qu’écoutée. Est-ce une critique volontaire du regard social porté sur les femmes mariées ?
Absolument. Yeuma est le cœur de cette critique. Elle est brillante et aimante, mais dès que les difficultés surgissent, elle devient la coupable idéale. On la juge sur ses ambitions, sa gestion du foyer, son rapport à l’argent. Elle n’est plus une personne, elle est un statut : « l’épouse ».
On demande aux femmes d'être des piliers, mais on passe notre temps à fragiliser leurs fondations. Yeuma incarne cette injustice silencieuse. On attend d’elles qu’elles soient à la fois des épouses traditionnelles soumises et des femmes modernes épanouies, une injonction paradoxale intenable.
Pensez-vous que la femme reste souvent présumée coupable dans les conflits conjugaux ?
Malheureusement, oui. C’est un héritage patriarcal. Lorsqu’un couple va mal, le premier réflexe est de chercher la « faute » de la femme : a-t-elle eu assez de « mougn » (patience) ? L’homme, lui, est plus souvent perçu comme une victime de ses pulsions ou d’une femme qui ne l’a pas compris. Cette présomption de culpabilité est une double peine pour les femmes. J'ai grandi et j’ai été entouré de femmes fortes qui portaient le monde sur leurs épaules. À travers Yeuma, je voulais rendre hommage à leur résilience.
Le roman plaide-t-il pour une redéfinition des rapports de confiance entre hommes et femmes ?
Oui. Le roman plaide pour une confiance lucide. Une confiance qui n’est pas aveugle, mais qui est un choix conscient et renouvelé. Redéfinir la confiance, c’est accepter que l’autre possède son jardin secret et son autonomie, et que ce n’est pas une menace, mais une condition de survie pour le couple. C’est passer d’une confiance basée sur le contrôle à une confiance basée sur le respect mutuel de l’individualité.
L’argent apparaît comme un facteur de rupture. Est-il devenu central pour la stabilité conjugale ?
L’argent n’est pas un facteur de rupture en soi, c’est un révélateur. L'argent ne détruit pas les couples, il révèle simplement s'ils étaient construits sur du roc ou sur du sable. Dans une société de plus en plus matérialiste, la réussite se mesure aux biens possédés. Cette pression se répercute sur le couple : l'homme doit être le pourvoyeur, la femme la gestionnaire. Le vrai problème n’est pas l’argent, c’est le manque de communication à son sujet ; c’est un tabou qui gangrène les relations.
Le statut social d’Alassane influence-t-il sa peur de la trahison ?
Énormément. Sa réussite d'architecte le rend paradoxalement plus vulnérable. Sa peur de la trahison est sociale : il est terrifié à l’idée d’être déclassé, d'être perçu comme un homme qui « ne sait pas tenir sa femme ». Son statut est une armure, mais aussi une prison qui décuple sa paranoïa. Plus la cage est dorée, plus on a peur qu'elle ne s'ouvre.
Le regard des autres est-il plus destructeur que les conflits internes ?
Le regard des autres est le carburant des conflits internes. Un problème intime peut se résoudre, mais lorsqu'il devient une affaire d’honneur et de réputation devant la famille ou les amis, la destruction devient inévitable. Le bruit que fait le monde nous empêche souvent d'entendre les murmures de notre propre cœur. Alassane et Yeuma sont poussés à jouer un rôle pour sauver les apparences, ce qui empêche toute conversation honnête.
Yeuma est-elle un personnage de résistance ou de sacrifice ?
Elle est les deux. Elle commence par le sacrifice, incarnant la résilience traditionnelle. Mais face à l'injustice, elle se transforme. Yeuma commence en martyre et finit en guerrière. Sa résistance consiste à refuser de se laisser détruire. Elle comprend que le plus grand amour est celui que l’on se porte à soi-même. Elle nous apprend que la plus grande force n'est pas de tout endurer, mais de savoir quand cesser d'endurer.
Quel message souhaitez-vous que le lecteur retienne en refermant le livre ?
J’espère que le lecteur se demandera : « Et moi, où se trouve mon équilibre ? ». Le plus grand drame n'est pas de ne pas être aimé, mais de manquer de s’aimer soi-même par crainte de décevoir les autres. J’aimerais que ce livre incite les couples à poser les questions qui fâchent, mais qui sauvent.
Pensez-vous que la confiance est encore possible dans un monde dominé par le doute ?
Elle est plus nécessaire que jamais. La confiance est un acte de résistance, un choix courageux. Ce n’est pas croire que l’autre est parfait, c’est parier sur le meilleur de lui-même. Elle doit être une construction permanente, un artisanat patient basé sur la transparence et le dialogue.
La Saint-Valentin renforce-t-elle réellement les liens amoureux ?
C’est un miroir grossissant. Pour certains, c’est une belle occasion de sortir de la routine. Mais pour beaucoup, c’est une pression commerciale qui impose une vision standardisée de l’amour. Elle peut créer des attentes démesurées et devenir un outil de comparaison sociale. On est parfois plus passionné par la preuve de l'amour que par l'amour lui-même.
Cette fête est-elle devenue un passage obligé ?
Oui, car elle touche au besoin de reconnaissance. Célébrer la Saint-Valentin, c’est montrer au monde (notamment sur les réseaux sociaux) que l’on fait partie du « club » des couples heureux. C'est aussi un symbole de la mondialisation culturelle qui vient se superposer à nos propres traditions.
L’amour se prouve-t-il par la célébration d’une telle journée ?
Non, mille fois non. L’amour est un marathon, pas un sprint. La plus belle preuve d’amour n’est pas un bouquet de fleurs le 14 février, c’est une oreille attentive après une journée difficile ou une attention un matin ordinaire. L'amour n’est pas une fête dans le calendrier, c'est un toit que l'on construit brique par brique, 365 jours par an.
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