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Québec, islam politique et responsabilité démocratique : pour sortir des mots inflammables (Par M. Khadiyatoulah Fall)

Auteur: M. Khadiyatoulah FALL

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Québec, islam politique et responsabilité démocratique : pour sortir des mots inflammables (Par M. Khadiyatoulah Fall)

Les récentes déclarations de Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois,  au sujet du « frérisme » et des Frères musulmans ont ravivé un débat récurrent au Québec : comment nommer des inquiétudes réelles liées aux radicalismes, aux stratégies d’influence idéologique ou aux formes contemporaines d’entrisme politique, sans nourrir l’amalgame envers des citoyens musulmans ordinaires, pleinement inscrits dans la vie québécoise ?

Le sujet mérite mieux que les réflexes pavloviens. Il exige de la méthode, de la précision lexicale et une éthique de la parole publique.

Le premier problème tient au vocabulaire. Le mot « frérisme », popularisé surtout dans l’espace français, ne relève pas d’une catégorie scientifique stabilisée. Il fonctionne davantage comme un terme politico-médiatique que comme un concept unanimement défini par la recherche. Selon les usages, il peut désigner tantôt l’idéologie historique des Frères musulmans, tantôt des réseaux d’influence conservateurs, tantôt un style d’action graduelle au sein des institutions démocratiques. Une telle plasticité sémantique produit un effet redoutable : chacun y projette ses peurs, ses convictions ou ses intérêts.

Or un mot flou, lorsqu’il touche la religion, l’immigration et l’identité nationale, devient rapidement explosif.

Il faut rappeler ici une distinction fondamentale. L’islam est une religion mondiale, traversée par des courants théologiques, culturels et politiques multiples. Les musulmans du Québec constituent une population diverse par les origines, les langues, les sensibilités religieuses, les niveaux de pratique et les orientations civiques. Les Frères musulmans, quant à eux, renvoient à une organisation historique née en Égypte en 1928, dont les ramifications, les évolutions et les interprétations ont varié selon les pays et les époques. Confondre ces trois niveaux — religion, population, organisation — conduit à l’erreur intellectuelle.

Mais l’erreur intellectuelle devient vite erreur politique.

Une démocratie a évidemment le droit, et même le devoir, de surveiller tout courant — religieux, identitaire, extrême gauche, extrême droite ou sectaire — qui chercherait à contourner les règles communes, à miner l’égalité civique ou à substituer une loyauté idéologique aux institutions démocratiques. Nul sérieux n’impose la naïveté. Le refus de l’angélisme fait partie de la maturité politique.

Cependant, la vigilance ne dispense jamais de la preuve.

Lorsqu’un responsable politique évoque une menace, trois exigences devraient s’imposer : définir l’objet, documenter les faits, calibrer les mots. Sans cela, le débat quitte le terrain de l’analyse pour entrer dans celui de la suggestion anxiogène. Le danger n’est plus seulement ce qui est dénoncé ; il réside aussi dans la manière de dénoncer.

Le Québec a déjà connu plusieurs séquences où des mots mal maîtrisés ont produit des effets sociaux durables : suspicion diffuse, crispation identitaire, fatigue civique chez des minorités sommées de se justifier, polarisation électorale rentable à court terme mais coûteuse à long terme. À chaque fois, le bruit médiatique dépasse la connaissance réelle du phénomène.

Le paradoxe est connu : plus une société parle d’un groupe sans lui, moins elle le comprend.

Le cas québécois appelle une prudence particulière. Le Québec cherche simultanément à affirmer sa personnalité nationale, à protéger la langue française, à réguler l’immigration, à défendre la laïcité institutionnelle et à maintenir une cohésion sociale viable. Ce sont des objectifs légitimes. Mais ils deviennent fragiles lorsqu’ils se transforment en dramaturgie permanente de la menace.

Une nation confiante n’a pas besoin d’ennemis symboliques pour se définir.

Elle peut dire clairement : oui à la laïcité de l’État ; oui à la lutte contre tout extrémisme ; oui à l’égalité femmes-hommes ; oui à la sécurité publique ; oui à l’intégration linguistique ; oui aussi à la liberté religieuse, à la dignité des citoyens musulmans et au refus des amalgames.

C’est précisément cette double fermeté qui manque souvent au débat public : fermeté contre les dérives, fermeté contre les généralisations.

Il faut également rappeler une évidence sociologique : les premiers remparts contre les radicalismes sont fréquemment situés à l’intérieur même des communautés concernées. Parents, enseignants, travailleurs sociaux, intellectuels, leaders religieux responsables, jeunes professionnels engagés : voilà des acteurs décisifs. Les traiter comme suspects par défaut revient à affaiblir les alliés les plus utiles.

La bonne question n’est donc pas : « comment désigner un ennemi intérieur ? » Elle est plutôt : comment renforcer une citoyenneté commune assez solide pour contenir toutes les radicalités ?

Le Québec gagnerait à substituer aux mots inflammables une doctrine publique plus adulte : renseignement ciblé plutôt que soupçon généralisé ; recherche sérieuse plutôt que slogans importés ; dialogue exigeant plutôt que complaisance ; universalité civique plutôt qu’ethnicisation du débat.

Les responsables politiques ont le droit d’alerter. Ils ont même parfois le devoir de le faire. Mais ils ont aussi l’obligation supérieure de ne pas fracturer inutilement le corps civique.

Entre le déni et la stigmatisation, il existe une voie plus difficile : celle de la lucidité démocratique. C’est la seule qui mérite d’être empruntée par le Québec.

M. Khadiyatoulah Fall, professeur émérite,

Université du Québec à Chicoutimi et

Centre interuniversitaire CELAT

Auteur: M. Khadiyatoulah FALL
Publié le: Mardi 28 Avril 2026

Commentaires (2)

  • image
    DG ONAS il y a 23 heures
    DG ONAS
  • image
    Syocpa il y a 23 heures
    Merci professeur. Que Dieu vous garde🙏🏿

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