Parution : L’Ambassadeur Coly Seck décrypte l'idée de "Réinventer" le consensus dans les droits de l'homme
À l’heure où le multilatéralisme traverse une période de fragmentation et de fortes tensions géopolitiques, les droits de l’homme apparaissent plus que jamais comme un terrain de confrontation, mais aussi comme un espace indispensable de dialogue. Entre Genève et New York, cet ouvrage interroge les lignes de fracture qui traversent aujourd’hui le système international. Il montre surtout que l’universalité des droits de l’homme n’est jamais acquise : elle se négocie, se défend et se reconstruit sans cesse.
L’Ambassadeur Coly SECK a raison, la nécessité de refonder le multilatéralisme des droits de l’homme et de réinventer le consensus procède du fait que le champ des relations internationales poursuit sa fragmentation, tandis que son architecture institutionnelle, bâtie sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, ploie sous l’effet de plusieurs dynamiques combinées.
Dépositaire de la sécurité internationale et du respect des obligations des États nées des traités et autres sources du droit international, selon le préambule de sa Charte, l’ONU ne parvient pas à enrayer la prolifération guerrière et le recours de plus en plus débridé à la force, sans aucune règle ni précaution.
Ce livre est né d’une traversée singulière du multilatéralisme des droits de l’homme : celle de Genève, où l’auteur a présidé le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, en 2019, et celle de New York, où les débats sur les droits humains se prolongent dans l’arène plus politique de la Troisième Commission de l’Assemblée générale.
Entre ces deux pôles du système onusien, l’auteur a observé une réalité essentielle : les droits de l’homme demeurent à la fois un idéal universel, un langage diplomatique commun et un espace de tensions, de divergences, parfois de fractures géopolitiques profondes. De cette riche expérience est née une conviction qui irrigue l’ensemble de l’ouvrage : l’universalité des droits de l’homme n’est jamais un acquis définitif. Elle est un projet commun, sans cesse à reconstruire, à la croisée du droit, de la diplomatie et de la conscience humaine.
Le multilatéralisme des droits de l’homme évolue désormais dans un environnement marqué par le retour des rivalités de puissance, la fragmentation idéologique, les tensions identitaires, les crises migratoires, les fractures économiques, les mutations technologiques et une crise croissante de confiance entre les États. Ces lignes de fracture traversent presque tous les grands débats menés au sein des Nations Unies.
Elles apparaissent avec une particulière netteté dans les discussions sur le droit au développement, où se joue bien davantage qu’un désaccord doctrinal. Depuis l’adoption de la Déclaration de 1986, ce droit demeure au cœur des revendications du Sud global, qui rappelle avec constance qu’il ne saurait y avoir de dignité humaine sans justice économique, sans solidarité internationale et sans équité dans les relations internationales. À l’inverse, nombre d’États du Nord abordent cette notion avec davantage de prudence, notamment lorsqu’elle semble impliquer des obligations internationales plus contraignantes. Derrière le débat juridique se profile ainsi une fracture plus profonde : celle des inégalités mondiales et des déséquilibres historiques de l’ordre international.
Cette tension se retrouve également dans les débats relatifs au racisme et aux discriminations raciales. Si la condamnation du racisme fait l’objet d’un consensus de principe, les divergences réapparaissent dès qu’il est question de mémoire coloniale, de réparations, de discriminations structurelles ou de responsabilités historiques. Les désaccords portent moins sur les mots que sur la manière d’assumer l’histoire, d’en nommer les héritages et d’en tirer les conséquences dans l’ordre international contemporain.
L'auteur révèle d’autres lignes de fracture concernant les questions sociétales et culturelles. Les débats sur l’égalité de genre, les droits sexuels et reproductifs, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, ou encore la liberté de religion figurent aujourd’hui parmi les sujets les plus polarisants du système international des droits de l’homme. Ils opposent souvent une approche universaliste, centrée sur l’autonomie individuelle, à des conceptions davantage fondées sur la souveraineté, les traditions culturelles ou les références religieuses. Ces désaccords ne relèvent pas seulement d’interprétations techniques ou juridiques ; ils traduisent des visions concurrentes de la société, de la famille, de l’autorité, de la morale et parfois de la dignité humaine elle-même. Dès lors, une question traverse tout le livre : comment préserver l’universalité des droits tout en tenant compte de la diversité des contextes historiques, culturels et sociaux ?
Les transformations technologiques ouvrent, elles aussi, un nouveau front. Droits numériques, surveillance, intelligence artificielle, protection des données personnelles : autant de sujets qui déplacent les frontières traditionnelles des droits de l’homme. Là encore, les oppositions se structurent autour de tensions désormais centrales : sécurité et liberté, innovation et protection, souveraineté numérique et gouvernance globale. Mais ces nouveaux débats révèlent aussi une réalité plus encourageante : loin d’être figé, le multilatéralisme des droits humains demeure un espace vivant, capable de se confronter aux mutations du monde.
À cet égard, dans ses développements, l’auteur évoque, en filigrane et avec une richesse lexicale et analytique pertinente, les efforts déployés dans le cadre des sessions du Comité Ad Hoc intergouvernemental pour l’élaboration d’une Convention internationale globale sur la lutte contre l’utilisation des TIC à des fins criminelles.
La question israélo-palestinienne apparaît, dans l’ouvrage, comme l’un des révélateurs les plus puissants des limites actuelles du système international. À Genève comme à New York, les résolutions relatives aux droits du peuple palestinien recueillent souvent un large soutien politique et moral. Pourtant, l’absence de mise en œuvre effective nourrit une frustration croissante et ravive une interrogation centrale : que vaut la force normative du droit international lorsqu’elle se heurte aux rapports de force géopolitiques ? À travers cet exemple, c’est le décalage entre la puissance déclaratoire du système et sa capacité concrète d’exécution qui se trouve mis en lumière.
L’un des apports majeurs de cet ouvrage, qui témoigne du professionnalisme et des hautes qualités intellectuelles de l’Ambassadeur SECK, tient à ce qu’il refuse toute lecture abstraite des droits de l’homme. Ceux-ci ne se déploient pas dans un vide politique. Ils se négocient dans un monde réel, traversé par les intérêts, les héritages historiques, les sensibilités nationales et les rapports de puissance. C’est pourquoi la comparaison entre Genève et New York y occupe une place centrale. À Genève, le Conseil des droits de l’homme demeure largement structuré par une culture juridique et normative, tournée vers les mécanismes internationaux, les procédures spéciales, les enquêtes et la consolidation progressive des normes. À New York, les débats s’inscrivent davantage dans une logique politique et diplomatique, fortement influencée par les équilibres géopolitiques et les regroupements régionaux. Ces deux espaces ne s’opposent pas ; ils se complètent. Mais leur coexistence révèle toute la complexité du multilatéralisme contemporain.
De cette expérience, l’auteur tire une idée directrice qui donne son unité au livre : le consensus ne se décrète pas, il se construit. Il ne signifie ni l’unanimité ni l’effacement des divergences. Il suppose l’écoute, le compromis, la patience, et parfois l’acceptation de formulations imparfaites pour préserver un cadre collectif de dialogue. Le vote reste nécessaire lorsque les désaccords deviennent irréconciliables ; mais lorsqu’il devient un réflexe, il risque d’accentuer les fractures et d’affaiblir la perception d’universalité des normes adoptées. Le véritable défi du multilatéralisme contemporain est donc moins de nier les divergences que de reconstruire des espaces de confiance.
Une telle reconstruction appelle une réhabilitation du dialogue, de la coopération, de la recherche du compromis et d’une forme de patience multilatérale devenue rare dans un monde dominé par l’immédiateté, la polarisation et la logique de blocs. Elle suppose aussi de reconnaître une réalité fondamentale : l’universalité des droits de l’homme ne peut être durable si elle est perçue comme l’expression d’une seule sensibilité culturelle ou géopolitique. Pour demeurer crédible, elle doit s’inscrire dans une démarche véritablement inclusive, fondée sur la dignité humaine, le respect mutuel et la solidarité internationale.
Dans cette dynamique, le rôle du Sud global prend une importance croissante. Longtemps perçu comme simple destinataire des normes internationales, il s’affirme désormais comme un acteur normatif à part entière, porteur d’une vision du multilatéralisme fondée sur l’équité, le dialogue, le droit au développement et la justice internationale.
Le Sénégal, auquel l’auteur se réfère avec constance, s’inscrit pleinement dans cette tradition. Par son engagement au Conseil des droits de l’homme, au sein du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, en faveur du dialogue interculturel et interreligieux, et dans la recherche de compromis entre groupes géopolitiques, il défend une diplomatie de conviction fondée sur le dialogue et le consensus, la responsabilité et la mesure au service de la paix et de la sécurité collective.
Pour l’auteur, défendre le multilatéralisme en droits humains, c’est aussi défendre le multilatéralisme face à l'escalade des conflits mondiaux et à l'érosion du respect du droit international et des droits humains. En effet, la coexistence pacifique des nations et des peuples souverains, ainsi que la réalisation des droits humains universels, ne sont possibles que dans un ordre international centré sur les Nations Unies et le plein respect du droit international. Seule vaut une défense de principe et constante du droit international et des droits humains.
Dans cette dynamique, il importe de rappeler également l’interdépendance des trois piliers de l’ONU : la paix et la sécurité, le développement et les droits humains. En s’attaquant aux causes profondes des conflits et en renforçant les capacités des individus, des communautés et de la société civile, les droits humains contribuent à rendre notre monde plus sûr et garantissent un développement inclusif, équitable et juste.
L’Ambassadeur Coly SECK l’a rappelé fort opportunément, il nous faut « Réinventer le consensus » en matière de « multilatéralisme des droits de l’homme », mais en transcendant les logiques de confrontation, de fragmentation et de rivalité entre blocs qui fracturent notre monde. Pour arriver à cette fin, il urge de renouveler la volonté politique, la vision et l’ambition des États membres, ainsi que l’engagement indéfectible envers le système des droits humains des Nations Unies.
Il s’agira, alors, de lever les importants obstacles politiques et financiers pour permettre au système des droits humains des Nations Unies d’obtenir des résultats transformateurs, qu’il s’agisse de soutenir les réformes juridiques locales ou de promouvoir les normes internationales en matière d’égalité, de protection de l’environnement et de droits numériques. Car, à l’heure actuelle, le sous-financement chronique du pilier des droits humains des Nations Unies, avec les coupes budgétaires dévastatrices pour les organes des Nations Unies chargés des droits humains, ne milite pas en faveur de l’atteinte des objectifs en matière de promotion et de défense du multilatéralisme des droits de l’homme.
Promouvoir un multilatéralisme efficace des droits de l’homme, c’est aussi lutter contre la répression transnationale (RTN), en invitant tous les États à s’abstenir de commettre, d’autoriser ou de tolérer des actes de RTN.

En définitive, l’auteur nous invite à réfléchir sur les causes de la confiance fragilisée des peuples dans la gouvernance mondiale et les remèdes à y apporter. Face à un ordre mondial de plus en plus chaotique, l’auteur plaide pour un multilatéralisme renouvelé présenté comme la seule réponse possible aux défis mondiaux, notamment la défense et la promotion des droits de l’homme.
Le « syndrome du déficit de confiance », se désole le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, Monsieur António GUTERRES, affecte aussi bien les institutions nationales que les relations entre États ou encore l’idée d’un ordre mondial reposant sur des règles. Les rapports de pouvoir moins clairs font peser une menace sur le multilatéralisme au moment même où nous en avons le plus besoin, en particulier pour promouvoir les droits humains et résoudre les défis mondiaux.
Au terme de cette réflexion, une interrogation décisive demeure. Le multilatéralisme des droits de l’homme est-il condamné à se replier sur les logiques de confrontation, de fragmentation et de rivalité entre blocs ? Ou peut-il encore se réinventer autour d’une idée simple mais essentielle : la dignité humaine constitue notre responsabilité commune. Telle est, au fond, la question centrale de ce livre. Réinventer le consensus ne signifie pas effacer les différences ; cela signifie apprendre à construire un horizon partagé malgré elles. Dans un monde traversé par les crises, les guerres et les incertitudes, cette ambition n’a rien d’utopique. Elle relève d’une nécessité politique, morale et historique. Car préserver le multilatéralisme des droits de l’homme, c’est, en définitive, préserver l’idée même d’une humanité commune.
Voilà qui détermine toute la portée et le sens des Orientations définies par le Président de la République, Son Excellence Monsieur Bassirou Diomaye Diakhar FAYE. Elles rappellent, à juste titre, que l’enjeu central du multilatéralisme contemporain demeure profondément politique et moral. Le défi est, dès lors, de transformer la coopération internationale en un véritable instrument de solidarité, de justice et de progrès partagé.

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